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L’OSCE ressort le plan « casques bleus », sabotant ainsi Minsk-2

Le 24 janvier 2019, Martin Sajdik, représentant spécial de l’OSCE au sein des groupes de contact à Minsk, a proposé d’envoyer des casques bleus dans le Donbass et d’installer une administration temporaire de l’ONU dans la région, provoquant l’ire des Républiques Populaires de Donetsk et de Lougansk (RPD et RPL) et la perplexité parmi les analystes russes.

Quand on sait à quel point ce serpent de mer a déjà été longuement évoqué, commenté, analysé et refusé par les deux républiques populaires, il faut dire qu’on ne comprend pas bien à quoi joue Martin Sajdik.

Cette proposition a été faire dans une interview qu’il a accordée au magazine autrichien Kleine Zeitung, et dans laquelle il a déclaré qu’il fallait une nouvelle approche pour régler la situation dans le Donbass, avec une administration de transition de l’ONU dans les territoires qui ne sont pas sous le contrôle de Kiev (c’est-à-dire la RPD et la RPL), avec des pouvoirs militaires mais aussi de maintien de l’ordre.

Il propose aussi d’utiliser l’expérience acquise dans les Balkans pour l’appliquer dans le Donbass, et a déclaré qu’un tel plan avait déjà été proposé lors du conseil des ministres de l’OSCE de décembre 2018.

La RPD et la RPL dénoncent un sabotage de Minsk-2

La réponse de Donetsk et de Lougansk a été ferme et cinglante. Natalia Nikonorova, ministre des Affaires étrangères de la RPD, et négociatrice à Minsk, a rappelé que Donetsk était toujours contre ce plan qui revient régulièrement sur la table.

« La déclaration du représentant spécial de l’OSCE Martin Sajdik est fondamentalement en contradiction avec les accords qui ont été approuvés au plus haut niveau international – par le Conseil de sécurité de l’ONU. En outre, le paquet de mesures comprend, entre autres, la signature du représentant de l’OSCE, qui rend son exécution obligatoire par cette organisation internationale. Au lieu de cela, nous voyons le désir de saboter le processus de Minsk de la part d’un haut responsable de l’OSCE, ce qui remet en question l’efficacité de cette organisation internationale réputée, alors que sa responsabilité directe est de coordonner et de faciliter la mise en œuvre des accords de Minsk, » a déclaré Natalia Nikonorova.

Elle a aussi rappelé que Donetsk considérait comme « catégoriquement inacceptable toute activité visant à saper la mise en œuvre des documents signés à Minsk, qui décrivent le seul plan envisageable de règlement pacifique du conflit dans le Donbass ».

Madame Nikonorova a conclu en appelant monsieur Sajdik à « ne pas mettre en péril sa réputation professionnelle, en sapant tous les efforts des parties pour mettre en œuvre les accords de Minsk ».

La réponse de Lougansk n’a pas été plus tendre, et a été formulée par Vladislav Deïnego, ministre des Affaires étrangères de la RPL et négociateur à Minsk.

Pour lui, la déclaration de monsieur Sajdik selon laquelle il y a des choses « qui ne sont pas claires dans les accords de Minsk », montre « l’attitude irresponsable » du représentant de l’OSCE dont le rôle de coordinateur au sein des groupes de contact à Minsk est justement « de créer les conditions d’un dialogue constructif entre les parties du conflit dans le Donbass et de faciliter la mise en œuvre de leurs obligations inscrites dans ces mêmes accords ».

Il a rappelé, comme son homologue de la RPD, que le paquet de mesures des accords de Minsk signé le 12 février 2015, mentionnait pourtant des étapes très claires, qui ont d’ailleurs été validées par le Conseil de sécurité de l’ONU (via la résolution N° 2202).

À savoir la mise en place d’un cessez-le-feu immédiat et total, le retrait des armes lourdes, la création d’une zone démilitarisée, la discussion des modalités pour recommencer le versement par Kiev des retraites et des allocations sociales pour les habitants de la RPD et de la RPL, ainsi qu’une réforme constitutionnelle visant à instaurer une profonde décentralisation de l’Ukraine, qui permettrait au Donbass de garder ses propres détachements de sa milice populaire, le droit de garder sa langue (le russe), une coopération transfrontalière avec la fédération de Russie, et une participation du Donbass dans la désignation des procureurs et des juges.

Si quelque chose là-dedans n’est pas clair pour monsieur Sajdik, je pense qu’il ferait mieux de changer de travail !

Surtout que, comme l’a rappelé monsieur Deïnego, le statut spécial pour le Donbass (qui devait être élaboré avec la RPD et la RPL et pas le simili statut temporaire adopté par la Rada pour faire semblant) qui devait être adopté avant fin 2015, n’est toujours pas mis en œuvre alors que nous sommes en 2019.

« Où est le statut spécial ? Et en parlant de ça, où est la réaction du représentant spécial, monsieur Sajdik, au fait que le gouvernement et le président ukrainien se soustraient à l’application des dispositions du document qu’ils ont signé ? […] Ces déclarations irresponsables du représentant spécial du Président de l’OSCE au sein du groupe de contact à Minsk, non seulement ne contribuent pas à stabiliser la situation dans la zone de conflit, mais compliquent même les négociations du règlement pacifique du conflit. Ainsi un haut responsable de l’OSCE joue involontairement avec le « parti de la guerre » de Kiev et réduit l’efficacité des efforts d’une organisation internationale réputée, » a conclu Vladislav Deïnego.

Une déclaration inutile sur le plan politique, et sans valeur concrète

Mais les autorités de la RPD et de la RPL n’ont pas été les seules à commenter cette proposition des plus bizarres. En Russie aussi, la déclaration de Martin Sajdik pose question.

Alexeï Tchesnakov, politologue et directeur du Centre de Conjoncture Politique, a dit toute sa perplexité devant la proposition de Martin Sajdik, qu’il a étudiée avec attention.

« J’ai lu attentivement les propositions de monsieur Sajdik et ses commentaires. Je ne pense pas que quiconque puisse voir clairement la valeur politique et concrète du document, ni la raison pour laquelle il est apparu à ce moment précis, » a déclaré Tchesnakov à l’agence TASS.

« Peut-être que ce n’est pas clair pour M. Sajdik lui-même. Car, d’une part, il dit que la mise en œuvre de ses propositions nécessiterait une résolution des quatre pays du Format Normandie, approuvée par leurs parlements. D’autre part, dans certaines phrases, il note qu’aucune réaction officielle n’est venue des représentants du Format Normandie et qu’une telle réaction n’était pas nécessaire, après tout. Écoutez, c’est une déclaration plutôt peu banale pour un diplomate et cela rend toute discussion sérieuse impossible, » a-t-il ajouté

Tchesnakov ajoute que même Sajdik semble être conscient du côté irréaliste de son plan lorsqu’il explique que ses efforts visent à montrer qu’il y a une possibilité d’avancer. En clair, monsieur Sajdik brasse du vent pour justifier son poste…

« Il est probable que le coordinateur de l’OSCE aux négociations des groupes de contact à Minsk est désormais très las, et a décidé d’offrir au moins quelque chose pour ne pas paraître totalement démuni. Donc ce que nous voyons c’est un simulacre insignifiant, » a souligné Tchesnakov.

Le politologue a ensuite souligné les incohérences de l’OSCE, rappelant qu’avant de proposer des plans B, l’organisation ferait mieux d’insister pour appliquer le plan A dont elle est garante et surtout protester plus vigoureusement quand les autorités ukrainiennes se dérobent manifestement à leurs obligations.

« Toute discussion sur le fait de compléter et de faire évoluer Minsk-2 ressemble à une manipulation visant à créer les conditions permettant à la partie ukrainienne de se dérober à ses engagements. Avant de parler de nouveaux plans, les représentants de l’OSCE devraient analyser en profondeur les raisons politiques pour lesquelles le paquet de mesures du 12 février 2015 n’est pas mis en œuvre », a-t-il souligné. « Je voudrais rappeler que le président Porochenko a récemment déclaré publiquement qu’il n’y aurait pas de statut spécial pour le Donbass. Pourquoi l’OSCE ne dit rien à ce sujet ? »

« Il vaut mieux maintenant ne pas se laisser aller à de nouvelles idées, mais ne ménager aucun effort pour mettre en œuvre ce qui est écrit dans les accords de Minsk. Sinon, deux conclusions me viennent à l’esprit. Premièrement, le représentant de l’OSCE doute de l’efficacité de sa propre organisation. Et deuxièmement, la personne chargée de la mise en œuvre des accords de Minsk cherche à désavouer ces mêmes accords », a-t-il conclu.

Discrédit jeté sur l’OSCE, et parallèle malheureux avec les Balkans

Pour ma part je rejoins la position d’Alexeï Tchesnakov. Avant de sortir de nouveaux plans tous les quatre matins, les garants des accords de Minsk que sont l’OSCE, mais aussi la France et l’Allemagne, feraient mieux de faire pression sur Kiev lorsque les autorités ukrainiennes n’appliquent pas les accords qu’elles ont signés, ou qu’elles font des déclarations outrancières qui vont à l’encontre de Minsk-2, comme cette sortie récente de Porochenko.

Quand on lit la déclaration de Martin Sajdik, on se demande s’il est volontairement complice, ou un simple idiot utile qui vient d’offrir à Kiev une énième occasion de se jeter sur ce plan B irréalisable pour éviter d’avoir à appliquer le plan A qu’elles ont signé.

Car l’envoi de casques bleus dans le Donbass est un vieux serpent de mer qui refait surface tous les 3-4 mois, avec toujours la même réponse pourtant claire et simple de la part de la RPD et de la RPL : NON, NON, NON et NON !

Or, aucune mission de casques bleus ne peut être déployée sans l’accord des deux parties. En plus, mentionner, comme Martin Sajdik l’a fait, l’expérience dans les Balkans comme source d’inspiration pour le Donbass, est un choix des plus malheureux s’il n’est pas délibérément provocateur.

Il faut rappeler que des politiciens et officiels ukrainiens ont évoqué à plusieurs reprises l’idée d’appliquer la solution croate dans le Donbass. C’est-à-dire en clair, de procéder à une purification ethnique du territoire ! Or, ces génocides et purifications ethniques qui ont eu lieu dans les Balkans ont compromis pour longtemps la réputation des organisations internationales comme l’ONU et ses casques bleus !

Les autorités et la population de la RPD et de la RPL n’ont pas oublié ce qui s’est passé dans les Balkans, ni le rôle joué par l’ONU et ses casques bleus. Hors de question pour eux de jouer une réédition de ce qui s’est passé à l’époque dans ce qui fut la Yougoslavie.

Il est temps que monsieur Sajdik et d’autres responsables occidentaux cessent de pousser ce plan fumeux de déployer des casques bleus ou une administration de transition de l’ONU dans le Donbass.

Au mieux cela montre qu’ils sont sourds à ce que peuvent dire les Républiques Populaires de Donetsk et de Lougansk, ce qui est inquiétant pour l’application des accords de Minsk, qui prévoient d’écouter justement ce que les deux républiques ont à dire.

Au pire, cela montre qu’ils sont prêts à offrir à Kiev une bonne excuse pour ne pas appliquer les accords de Minsk et chercher une solution brutale et sanglante au conflit dans le Donbass, en rééditant la solution croate, avec le silence complice des mêmes organisations internationales qui avaient permis les massacres et purifications ethniques dans l’ex-Yougoslavie.

Dans les deux cas, cela discrédite encore un peu plus l’OSCE, dont la réputation dans le Donbass est déjà à un niveau catastrophique.

À l’avenir, monsieur Sajdik ferait mieux d’éviter de tenir de tels propos, qui accréditent la thèse que l’OSCE travaille pour Kiev et non pour rétablir la paix dans le Donbass, et sapent un peu plus la réputation de l’organisation jusqu’au point où elle ne pourra plus servir à quoi que ce soit.

Si monsieur Sajdik a besoin de prouver qu’il sert à quelque chose, qu’il proteste publiquement et vertement quand Porochenko déclare qu’il n’y aura pas de statut spécial pour le Donbass, que des politiciens ukrainiens appellent à appliquer la solution croate, ou quand les représentants ukrainiens à Minsk sabotent les réunions de discussion, ou n’y viennent carrément pas !

Cela sera autrement plus constructif que de balancer à des journalistes occidentaux des plans sur la comète complètement irréalisables, qui offrent à Kiev, sur un plateau d’argent, une énième excuse pour ne pas appliquer les accords de Minsk.

Christelle Néant

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