La coopérative Maison du Karité à Siby

Monika Karbowska

La route de Bamako a Siby en direction de la Guinée était de toute beauté. La verdure des champs et des arbres, la petite rivière, les falaises et les cascades… Un air frais et bon alors même que le temps s’annonçait à la pluie. Dans les rizières et les plantations de maïs, j’ai enfin vu les arbres de karité que les amis me désignèrent. Ils poussaient en groupe ou solitaires parmi les manguiers lourds de fruits oranges que les vendeuses proposaient le long de la route. « Kleska urodzaju » comme on disait dans le village de mon grand père, « une calamité de prospérité » pour signifier le malheur d’une trop abondante récolte qui ramène le prix des fruits à presque rien, à ce que les ramasser et les vendre coûte plus que cela ne rapporte, faute de possibilité productive pour les amener auprès du consommateur urbain en camion ou de les transformer, congeler ou sécher. Les richesses de mangues ne rapportaient que quelque centaines de Francs CFA aux vendeuses de long des routes.

Le Karité quand à lui ressemblait à un grand fikus avec des feuilles persistantes oblongues et ouvragées. La Maison du Karité est une coopérative d’une certaine taille : plusieurs maisons en dur disposées autour d’une belle cour arborée, le long de la route dans Siby. Les productrices étaient en réunion dans la cour avec le maire de la commune au moment ou notre groupe est arrivé. Mais elles ont bien voulu répondre à mes questions et notamment m’expliquer la technique de production du beurre de karité.

Les fruits du karité sont mûrs au mois de juin. Les femmes les ramassent en forêt sous les arbres sauvages ou avec l’autorisation des propriétaires sur les parcelles privées. Elles ramènent les fruits chez elles et les trient pour enlever les fruits trop mûrs donnant aussi un beurre de médiocre qualité. Les fruits du karité sont sucrés et comestible et lorsqu’il y en a trop ou qu’ils sont trop gâtés, on les donne même aux bestiaux. Pour rentabiliser l’opération les femmes de Siby pensent à faire de la confiture de karité et certaines coopératives le font déjà comme la coopérative Kostama rencontrée plus tard au Burkina Faso. La première opération consiste donc à extraire les noyaux qui ressemblent à des noyaux d’avocats. Elle consiste à faire bouillir les fruits dans une marmite, de nouveau les trier et puis à sécher les noyaux ainsi extraits.

La suite des opérations alterne cuisson des noyaux et séchage avant de passer au broyage des noix décortiquées. Au cours de l’entretien j’ai compris qu’il y va du karité en Afrique comme du vin en Europe : il y a différents terroirs selon le sol et l’arrosage, différents types de fruits et de noyaux. Les femmes expérimentent diverses techniques de production afin de trouver un bon équilibre entre la qualité et la rentabilité de la production.

La première méthode décrit le fait de bouillir pendant 4 heures les noix à une température à 100 degrés. Cette méthode était meilleure car la cuisson asséchait les noix graduellement mais elle était couteuse. La deuxième consistait à faire bouillir l’eau à 100 degrés et mettre les noix dans l’eau. Par la suite, il était impératif de casser une noix pour vérifier si elle était à point. Si un liquide ressemblant à du lait s’en échappait, elle n’est pas encore prête et il faut reprendre la cuisson. Les noix cuites devaient par la suite être étalées sur un tissu propre et séchées au soleil pendant 1 mois. La période de séchage coïncidant avec la période l’hivernage et des pluies, il fallait s’assurer en permanence de mettre les noix à l’abri de l’humidité. Il est donc nécessaire de disposer d’un certain espace.

Les noix de karité sèches se conservent dans des sacs en toile. Les productrices ne transforment pas tout d’un coup, elles prélèvent du stock au fur et à mesure pour passer à la phase du broyage.

Je m’aperçus ainsi que la fabrication du beurre de karité est peut être moins complexe que celle de l’huile d’argan (ou il est encore nécessaire de s’assurer du concours de chèvres mangeuses de fruits…) mais certainement moins simple que celle de l’huile d’olive ou le fruit noir et mûr de décembre laisse presque tout seul dégorger son jus – l’huile. A l’étape du broyage, l’écorce des noix est enlevée et une fève de la taille d’une bille apparait. Cette fève doit être parfaitement sèche et là encore les productrices procèdent à un tri sévère garant de qualité.

Le broyage traditionnel consiste en un concassage grossier avec une pierre puis un meulage au mortier comme pour le mil. Je me suis essayée à la technique du concassage avec Madame Salamata Ilboudo, productrice de beurre de karité à Saaba près de Ouagadougou. Cela ne m’a pas semblé si difficile car la fève séchée se casse facilement. Mais on parle ici d’heures et d’heures de travail afin de moudre des dizaines de kilos, puisque les femmes vont vendre leur production et en vivre. La productrice déplorait que les jeunes filles refusent de faire ce travail et l’art de la production traditionnelle de karité risque de se perdre.

A Siby à la Maison du Karité la coopérative a pu investir dans des machines à moudre ce qui leur permet de produire plus de quantités, même si ces machines électriques restent de modestes dimensions artisanales. On approche alors de la phase finale. La poudre de fève de karité à ce stade est de couleur marron clair, de consistance légèrement huileuse au toucher et à l’odeur vague de cacao. Elle va devenir une pâte par rajout d’un peu d’eau. Dans la technique manuelle on rajoute de l’eau tout en continuant à piler. Dans la technique mécanisée on met la pâte dans la machine à malaxer.

L’étape de production finale se passe dans la « baignoire avec eau » dans laquelle la pâte de karité est malaxée à froid jusqu’à ce que le mélange soit complètement blanc. Dès qu’une mousse blanche se forme à la surface, elle est récoltée et mise dans des marmites ou un tissu propre. Le beurre peut par la suite être légèrement chauffé et se solidifie après refroidissement. En général le beurre de karité fond très vite dès 25 degrée et se solidifie sous 20 degré sans perdre aucune de ses qualités.

Justement les qualités sont innombrables et bien connues en Afrique, bien moins connues en Europe. D’abord l’extraordinaire propriété hydratante qui fait que la sensation de gras sur la peau au début due traitement cède la place à une sensation de grand bien être et de douceur. Les autres propriétés liés à la qualité hydratante et à la présence de vitamines est la protection du chaud et du froid. Je n’utilise plus de biafine depuis que j’avais découvert que le karité avait la vertu de cicatriser notre peau blanche quand elle est brûlée par le soleil du sud. Dans les pays à gel comme les pays de l’Est, le karité protège le visage et les mains de gerçures bien mieux que n’importe quelle crème norvégienne, tout en étant un produit cent pour cent biologique sans aucun ajout chimique d’aucune sorte. J’ai également constaté la propriété du karité de guérir des veines gonflées ou bleuies des jambes suite à la station debout ou un travail fatiguant. Même les petites blessures se cicatrisent plus vite avec le beurre de karité… Les utilisatrices africaines m’ont confirmé que le karité servait à protéger les petits enfants du soleil et du vent pour toute la journée. Les femmes l’appliquent également sur les cheveux pour les protéger du vent et retrouver l’élasticité du cheveu. Pour mes cheveux raides européens le beurre de karité est presque trop riche et les laisse un peu trop huilés.

La Maison du Karité stocke son beurre dans de grands contenants avant de le commercialiser dans des boites en plastique avec une jolie étiquette de 1 kilo, 250 g ou 125g. Les femmes produisent aussi des pommades avec karité, cire d’abeilles et parfums naturel de fleurs ainsi que toute une gamme de savons au miel, à l’huile de neem, à l’argile, au concombre, henné, carotte ou noix de coco. Grâce au concours de Max Haavelar, la coopérative dont le bureau de direction est composée uniquement de femmes productrices, possède des attestations de qualité FLO-CERT qui lui permettent d’exporter en Europe en commerce équitable.

Seule ombre au tableau, la mise en zone « Orange » par l’ambassade de France de toute la zone du Sud Mali sur le site internet de l’ambassade a quasiment arrêté tout tourisme dans cette région pourtant éloignée de 400km des problèmes politiques du Nord. Tous nos interlocuteurs se sont plaint de ce fait comme d’une sorte de sabotage économique, la vente aux visiteurs constituant une part importante du revenu des femmes de la coopératives.

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