Analyse comparative de l’Ukraine et de la Bulgarie par Mitko Hitov

Une analyse comparative de ces pays d’Europe de l’Est est à l’heure actuelle tout ce qu’il y a de plus nécessaire, car dans les conditions de la crise économique mondiale qui va en s’approfondissant, ce sont deux pays qui continuent de chercher leur place dans le cadre des structures géopolitiques globales. Ce processus se déroule parallèlement dans les deux pays, avec une seule distinction, c’est qu’en Ukraine il a lieu avec un retard d’environ 15-20 ans par rapport aux mesures analogues en Bulgarie. En ce sens, l’expérience de notre pays dans ses efforts pour se trouver une nouvelle place dans le monde globalisé est extrêmement utile pour l’Ukraine.

Jusqu’au début des années 90, les deux pays faisaient partie de la division du  travail du système soviétique. L’Ukraine, comme la Bulgarie, développait une puissante industrie lourde, l’agriculture et le tourisme balnéaire. Environ jusqu’au début des années 90, la Bulgarie contrôlait 40% de l’industrie informatique dans le cadre du Comecon, exportait des produits pharmaceutiques, du matériel militaire, des produits de l’industrie chimique et alimentaire, développait une agriculture industrielle sur une large échelle dont elle était l’un des premiers exportateurs mondiaux. Pour le niveau de vie de la population au début des années 20 du XX siècle, notre pays se trouvait dans le top 20 des pays les plus développés au monde (aujourd’hui selon les indicateurs comparables environ à la 90e place).

A l’époque l’Ukraine, une des républiques au sein de l’URSS, était spécialisée dans le développement de l’industrie spatiale et aéronautique, l’industrie lourde et la métallurgie, et des dizaines de millions d’ingénieurs, d’économistes, de savants, de dirigeants politiques et chefs d’industrie, qui ont réalisé leur potentiel dans l’espace de toute l’Union soviétique. De nombreux faits nous permettent d’affirmer que les régions de l’Ukraine centrale et orientale étaient le cœur industriel de la deuxième économie mondiale.

C’est pourquoi la chute de l’URSS a eu les conséquences les plus désastreuses sur ces régions qui jusqu’alors travaillaient pour un marché intérieur unique comptant plusieurs centaines de millions de personnes. Le même destin a frappé la Bulgarie. Notre pays dont l’industrie était entièrement orientée vers les marchés gigantesques, à ce qu’il nous semblait, de l’Union soviétique, s’est retrouvé soudainement à la fin des années 80 coupée de tout lien avec elle, et des capacités productives colossales se sont retrouvées sans utilité dans les nouvelles conditions de navigation libre sur l’océan du marché libre global. Le problème de notre industrie est qu’elle reposait entièrement sur des technologies soviétiques qui au début des années 90 accusaient un grand retard par rapport au reste du monde.

Déjà à son époque Adam Smith a démontré dans des conditions égales, que  l’efficacité du fonctionnement d’un système économique dépend des dimensions du marché. De là dépend également la possibilité de fabriquer une plus grande diversité de marchandises de haute qualité, grâce à la spécialisation et la concentration. Il est évident pour tous que dans les petits villages, par exemple, la possibilité de produire une diversité de marchandises et de services est bien inférieure à celles des mégapoles. Et il en a été ainsi durant toutes l’histoire du développement de l’humanité, plus les dimensions d’un système économique sont étendues, plus grande est la division du travail. Avant l’effondrement du système socialiste de partage du travail, Les économies tant bulgare qu’ukrainienne faisaient partie d’un segment relativement peu important de l’économie mondiale. Si les capacités productives du reste du monde étaient intégrées au sein d’un marché comptant quelques milliards de producteurs et consommateurs potentiels, pour le bloc soviétique ces chiffres n’atteignaient guère plus que 400 millions. La conséquence en a été un retard croissant de la part des pays socialistes, qui a pris des proportions catastrophiques après la perte de la Chine et son rattachement progressif au système occidental de division du travail.

Après la dissolution des liens économiques entre les pays membres du Comecon opérée par les dirigeants soviétiques de la pérestroïka, la Bulgarie a commencé peu à peu à se chercher une nouvelle place dans l’économie mondiale. Pour une économie nationale orientée vers une production destinée à environ 20 millions de consommateurs extérieurs (et ayant soi-même une population d’environ 9 millions d’habitants), cela a engendré de brutales disproportions dans tous les domaines !

Il apparut soudainement qu’une quantité importante de la population était devenue inutile sur le marché du travail, dans la mesure où les produits élaborés par les entreprises bulgares, dans lesquelles la division du travail était plus basse que dans l’économie globale, ne trouvaient plus d’acquéreur sur les marchés mondiaux. Dans les années 90, environ un million de citoyens bulgares émigrèrent vers la Turquie, donnant un coup de fouet puissant à la croissance de notre voisin du sud, qui à l’époque avait un niveau de développement semi-féodal. Encore un million et un peu plus quittèrent le pays pour d’autres pays d’Europe occidentale et pour les Etats-Unis, ce qui d’un côté allégeait la pression sur le marché du travail, mais de l’autre causait une désertification de la majeure partie du pays, conduisant à une grave crise démographique. Chez nous aujourd’hui, pour une personne qui travaille il y en a deux qui soit est au chômage soit n’est pas en capacité de travailler.

A l’heure qu’il est, tout jeune bulgare éduqué fait l’impossible pour quitter son pays à la recherche d’une réussite personnelle en Occident, ou, pour parler autrement, cherche à se réaliser professionnellement et individuellement dans un système de division du travail plus étendu, et par conséquent plus efficace et plus riche.

Avec un retard d’environ deux décennies, les mêmes processus démographiques ont commencé à s’observer également en Ukraine. Si la situation reproduit entièrement le scénario bulgare, dans dix-quinze ans la population de l’Ukraine aura réduit d’un tiers. Cela conduira à une forte élévation de l’âge moyen de la population, et à l’impossibilité à terme de conduire quelque activité économique que ce soit exigeant l’utilisation de technologies avancées, faute de travailleurs qualifiés en âge de travailler. En outre, la population se concentrera dans 5-6 grandes agglomérations urbaines, ce qui conduira à la dépopulation de régions entières du pays.

Aujourd’hui la Bulgarie se spécialise dans la production de cultures vivrières et dans e tourisme, une spécialisation qui continue de créer une population excédentaire sur le territoire de tout le pays. Compte tenu de la pression grandissante sur les marchés du travail dans les pays développés de l’UE, où la crise économique ne fait que grandir, cela pose beaucoup de problèmes, car il n’y a rien à proposer à ces personnes inutiles.

Parmi tous les pays occidentaux intéressés d’une manière ou d’une autre par les ressources humaines de l’Ukraine, seule la Pologne est capable d’accueillir une quantité substantielle d’Ukrainiens capables de travailler, dans la mesure où la Pologne a perdu au cours de la dernière décennie des millions de ses citoyens. Cependant, tant chez nous qu’en Ukraine existe un problème de déclassement générationnel. Autrement dit, si les parents étaient ingénieurs, économistes ou savants, leurs enfants, malgré le fait qu’ils aient reçu une instruction supérieure, devront se résoudre à accepter des postes subalternes dans les pays riches d’Europe occidentale et aux Etats-Unis. C’est là l’une des circonstances qui font des Bulgares l’un des peuples les plus malheureux de la planète, malgré l’augmentation visible de la diversité des produits consommés par la population qui travaille.

Un autre facteur digne d’être mentionné est le conseil monétaire qui fonctionne dans notre pays. Pendant le Maïdan bulgare de 1997, quand des forces pro occidentales se sont emparées du pouvoir, nous avons eu chez nous une brutale dévaluation de la monnaie bulgare qui a conduit à la dépréciation de tous les investissements réalisés avant cela par de « mauvais » investisseurs, ainsi qu’à une amélioration dans les premiers temps de la production bulgare face à la concurrence. Cependant le lev bulgare s’est trouvé de plus en plus surévalué, et après 18 ans sans aucune dévaluation est devenu l’une des devises les plus fortes du monde. Etant donné le fonctionnement peu concurrentiel de notre économie nationale, ce fait rend pratiquement impossible le développement d’une production de haute technologie quelle qu’elle soit et transforme le pays en un appendice périphérique des pays développés.

Tous les indicateurs extérieurs montrent que l’Ukraine est destinée à suivre la même voie de développement dans le cadre de l’interaction multiculturelle entre pays développés et en voie de développement, et à l’avenir le pays se spécialisera progressivement pour devenir le fermier de l’Europe, fournissant au vieux continent des produits diversifiés. En liaison avec ce choix, il faudra recycler des dizaines de millions de personnes et changer leur statut social. Ce genre de régression s’est déjà produite de nombreuses fois dans l’histoire humaine, et le destin de la Bulgarie de ces deux dernières décennies en est un exemple. Nous, les Bulgares, nous trouvons déjà en terre « promise ». Nous attendons avec impatience nos frères ukrainiens.

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