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Al-Nosra, Al-Qaeda, Fath al-Sham : qui se cachent derrière les «rebelles» syriens ?

FIGAROVOX/ANALYSE – La rupture entre le Front al-Nosra et Al-Qaeda a eu lieu la veille de l’offensive «rebelle» à Alep. Pour Fabrice Balanche, les djihadistes souhaitent ainsi entraver le récent projet de coopération militaire entre Moscou et Washington.


Agrégé et docteur en Géographie, Fabrice Balanche est maître de conférences à l’Université Lyon-2 et chercheur invité au Washington Institute. Spécialiste du Moyen-Orient, il a publié notamment La région alaouite et le pouvoir syrien (éd. Karthala, 2006) et Atlas du Proche-Orient arabe (éd. RFI & PUPS, 2010).


La rupture officielle du lien d’allégeance entre le Front al-Nosra et Al-Qaeda, annoncée le 28 juillet dernier simultanément par les chefs des deux organisations terroristes, Mohamed al-Joulani et Ayman al-Zawayri, n’est qu’une simple manœuvre tactique. Elle vise à contrer l’accord russo-américain du 15 juillet dernier, par lequel les deux grandes puissances s’engagent combattre le Front al-Nosra en Syrie. L’annonce de cet accord a semé la stupeur dans les pétromonarchies du Golfe et en Turquie, pays qui soutiennent la branche syrienne d’Al-Qaeda depuis son arrivée en Syrie, en 2012. Depuis, le Front al-Nosra n’a fait que monter en puissance et est devenu aujourd’hui le fer de lance de la rébellion. Dans la région d’Alep, il a éliminé les groupes rebelles soutenus par les occidentaux et récupéré les armes sophistiquées qui leur avaient été confiées: les fameux missiles antichars TOW américains se trouvent aujourd’hui entre les mains du groupe terroriste. Cela explique donc la volonté américaine de combattre avec la même intensité le Front al-Nosra que l’Etat Islamique, même si cela doit affaiblir la rébellion syrienne. Car, cela ne sert à rien d’éradiquer l’Etat Islamique de Syrie si c’est pour voir le Front al-Nosra le remplacer.

La Turquie, l’Arabie Saoudite et le Qatar s’efforcent depuis des mois de convaincre le Front al-Nosra de couper ses liens d’allégeance avec Al-Qaeda, car cela complique de plus en plus leur soutien vis-à-vis des Etats-Unis. Mohamed al-Joulani s’est donc enfin décidé à faire une déclaration officielle en ce sens. Cependant, lorsqu’on étudie son discours de plus près, on se rend compte qu’il est très nuancé et surtout qu’il ne dit jamais explicitement que le Front al-Nosra rompt ses liens avec Al-Qaeda. De la même façon Ayman al-Zawahiri, répond à cette déclaration d’une façon tout aussi alambiquée: «Vous pouvez sacrifier sans hésitation les liens organisationnels si cela met en danger votre unité», mais cela ne signifie pas que le lien entre le Front al-Nosra et Al-Qaeda soit officiellement rompu. Après avoir fait l’éloge d’Al-Qaeda dans la première partie de son discours, Mohamed al-Joulani finit par annoncer la création d’un nouveau groupe: «Le Front Fath al-Sham», précisant qu’il n’avait pas d’affiliation avec une organisation externe, sous-entendu Al-Qaeda. L’idéologie salafiste radicale et les méthodes terroristes du groupe ne changent pas. Les lieutenants de Zawahiri qui aident Mohamed al-Joulani à construire un émirat islamique en Syrie du Nord n’ont pas été expulsés. Nous sommes donc face à un exemple caricatural de dissimulation («taqya») fréquente au sein des organisations terroristes, à titre individuel et collectif, la fin justifiant les moyens. Les médias saoudiens et Qataris jouent le jeu ainsi que tous ceux qui souhaitent la défaite de Bachar el-Assad en Syrie.

La «rupture» entre le Front al-Nosra et Al-Qaeda a été rendue publique la veille de l’offensive de Jaish el-Fatah (L’armée de la conquête), coalition islamiste dirigée par le Front al-Nosra, contre Alep. Le soutien logistique et financier de la Turquie, du Qatar et de l’Arabie Saoudite n’a pas fait défaut cette fois encore. Cela a permis au Front al-Nosra de «briser le siège d’Alep» et d’être présenté comme le libérateur des populations assiégées des quartiers Est de la ville. En fait, le corridor de Ramouseh, ouvert au sud-ouest d’Alep est impraticable, car il demeure sous le feu de l’armée syrienne et les bombardements de l’aviation russe. La contre-offensive en cours devrait refermer la brèche ouverte dans les semaines à venir. La coalition menée par le Front al-Nosra a donc subi des pertes humaines considérables pour un résultat militaire quasi-nul. Mais l’objectif politique est atteint. Il est désormais difficile pour Barack Obama de participer à la lutte contre le Front al-Nosra aux côtés de la Russie, car cela signifierait qu’il aide le camp Assad à refermer «le siège d’Alep». Le camp anti-Assad souhaite que Barack Obama demeure dans l’expectative jusqu’à la fin de son mandat, pensant que son successeur, avec une forte préférence pour Hillary Clinton, sera plus agressif contre Bachar el-Assad.

Les opposants au régime syrien devraient pourtant se souvenir qu’Hillary Clinton, lorsqu’elle était ministre des Affaires étrangères, n’a pas hésité à placer sur la liste des organisations terroristes le Front al-Nosra (le 20 novembre 2012), avant même qu’Ayman al-Zawayri ne rende publique sa filiation (novembre 2013), car elle considérait qu’il s’agissait d’une émanation d’Al-Qaïda en Irak qui s’était déplacé en Syrie. A l’époque, cette mesure avait été très mal accueillie par la Coalition Nationale Syrienne, la Turquie, les pétromonarchies du Golfe et même la France, qui par la voix de Laurent Fabius avait déclaré: «Le Front al Nosra fait du bon boulot en Syrie contre Assad et donc il est difficile de les désavouer». Il faut préciser que François Hollande avait déjà ordonné à la DGSE de livrer des armes aux rebelles syriens, en dépit de l’embargo européen et du risque qu’elles ne se retrouvent entre les mains des djihadistes. Si le groupe socialiste à l’Assemblée Nationale ne bloquait pas la création d’une commission d’enquête parlementaire sur le sujet, nous pourrions peut-être savoir si ces armes françaises n’auraient pas aidé le Front al-Nosra à faire du «bon boulot»? Mais puisque ce dernier vient de se refaire une virginité ses fournisseurs pourront prétendre que c’est grâce à ce soutien logistique qu’il a abandonné al-Qaïda.

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