Location France France

La femme qui vient de hacker Hollywood par Flore Vasseur

Voici la version non éditée d’un article paru dans Society  puis Medium backchannel, en mars dernier. Il s’agit d’un long portrait de Laura Poitras, la réalisatrice de Citizen Four.

Avec sa caméra, Laura Poitras n’a pas seulement aidé Edward Snowden et Glenn Greenwald a révélé les sales secrets de la plus grande démocratie du monde. Elle a piraté la plus grande machine à rêves de l’humanité : Hollywood. En la récompensant de l’Oscar du meilleur documentaire pour son hallucinant Citizen Four, l’Académie lui a décerné une veritable “licence to kill”. Mais qu’est-ce qui prédisposait cette brunette quinquagénaire au regard doux à devenir l’une des femmes les plus courageuses du monde du cinéma ? Portrait d’une femme qui n’a jamais rien lâché.

Presque dix ans que son nom figure sur la Watch List de la NSA, l’Agence nationale de sécurité américaine. Presque dix ans qu’à chaque retour d’un de ses voyages en Irak, Yémen, ou Europe, Laura Poitras, 53 ans, est attendue au pied de l’avion. Là, un agent la conduit dans une pièce à part, lui confisque son matériel, ses carnets, ses vidéos. Cela est arrivé quarante fois. Son crime? Révéler, avec sa caméra, une vérité impossible à ignorer mais difficile à signifier : depuis le 11 septembre, les Etats-Unis se sont fourvoyés dans la violence. La plus grande démocratie au monde sème les graines d’un Etat totalitaire.

Qu’est-ce qui a amené cette femme à prendre l’Amérique post 11 septembre en ligne de mire, au point de finir sur la sinistre Watch List de la NSA ? Assise en ce début du mois de mars dans les salons d’un hôtel parisien, Laura Poitras m’explique: “Je veux montrer des individus placés dans une situation horrible et tentant de faire les bons choix”. Laura Poitras travaille sans longue démonstration, à l’instinct et hauteur d’homme.

Née à Boston d’un père ingénieur du MIT et d’une mère infirmière, Laura Poitras veut initialement devenir Chef cuisinier. Elle se forme, sert d’apprentie à l’Espalier à Boston puis à Masa, la mecque de la french cuisine à San Francisco. Elle travaille quatorze heures par jour, apprend l’exigence, la précision, s’épuise à tenter de maitriser l’inconnu : la qualité des ingrédients, les températures, l’improbable alchimie. Elle découvre la frustration : “la gastronomie peut signifier beaucoup de choses mais reste un plaisir de l’instant tu ne peux pas parler de tragédie. Rien ne reste », explique-t-elle.

Avec son salaire, elle s’offre une formation en cinéma au très pointu San Francisco Art Institute puis part à New York. Elle est entrain de travailler sur le montage de son film d’études Flag War, un documentaire sur la gentrification d’un quartier noir par la communauté homosexuelle blanche et huppée, quand elle reçoit un mail la prévenant qu’un avion a heurté une Tour du World Trade Center. Elle quitte son immeuble de l’Upper West Side, « loin » de la zone d’impact.

Elle en approche à pied, pendant que les Tours tombent, les unes après les autres. Dans les jours qui suivent, elle sort sa caméra et la pose non loin du gouffre. Empruntant à Bill Viola ses longs plans fixes et son recours au ralenti, elle filme des new yorkais découvrant les ruines. C’est le très expérimental « Oh say can you see », qui tourne dans quelques musées. Laura assiste avec horreur à l’engrenage :« A New York, les rues étaient pleines de compassion. A cette époque, nous aurions pu choisir le droit. Nous aurions pu utiliser ces événements et cette énergie autrement Nous avons préféré la violence». 

“Il faut accepter l’aventure”

Le gouvernement Bush prépare sa population à la guerre. “Au nom de la sécurité nationale, il a placé l’esprit critique sous coma artificielse souvient-elleIl n’y avait pas de lien entre l’Irak et les attentats, c’était schizophrène. Les ‘informations’ deviennent très abstraites, déconnectées du réel. Le 11 septembre a crée un vide de pouvoir qui lui même a charrié des conséquences inattendues ». 

Pseudo armes de destruction massive, Patriot Act, axe du mal: la “presse” légitime la War on Terror planétaire. « Les medias se sont effondrés et sont devenus des outils de propagande. Alors, j’ai voulu articuler les dangers que je voyais se profiler et les traduire en terme humains”. Laura décide de partir en Irak avec sa caméra. Ses amis journalistes l’en dissuadent. Elle prend contact avec le Général Herbert L. Altshuler, alors Commandeur du US Army Civil Affairs and Psychological Operations. Elle aimerait un accréditation presse, explique vouloir raconter un fait historique : les préparatifs des élections démocratiques.

Tortures, viols, meurtres, les photos de militaires américains et agents de la CIA abusant des prisonniers d’Abu Grahib viennent de paraître. Honte nationale absolue. Pour le Général responsable des affaires civiles, pour l’armée, rien ne peut être pire. Il accepte sa demande. Laura rejoint la Green Zone de Bagdad, avec un laissez-passer des autorités américaines. Elle filme sans plan pré-établi : « quand je démarre un projet, je ne sais pas où il va aller. Il faut accepter l’aventure. Si vous êtes patient, les choses vont se faire devant vous. Tout est une histoire de coïncidences. Mes meilleures scènes sont toutes issues de coïncidences ».

Elle est à l’abord de la maudite prison d’Abu Grahib, qui l’obsède, quand une délégation d’activistes irakiens des droits de l’homme vient observer la situation des prisonniers, parqués dans des camps, à même le soleil, comme des bêtes en cage. Au travers d’un grillage, un médecin tente de prodiguer des soins élémentaires aux plus malades. Un enfant l’interpelle. Il a 9 ans. Laura filme la scène et repère ainsi son personnage principal, le docteur Riyadh. Sunnite, il est candidat aux premières élections démocratiques de son pays.

Elle le suit de consultations en meeting, pendant six mois. Malgré sa taille, son profil caucasien, sa situation de femme dans un pays musulman, Laura se fond dans le décor, gagne la confiance de chacun, fait accepter sa caméra qui tourne constamment. Elle n’est pas là pour juger, veut faire un document pour l’histoire. Elle se place en anthropologue. « Je veux donner une vision réelle, hyper réaliste et incarnée de l’humanité ».

Elle raconte le cheminement du Docteur Riyad, ses batailles, son quotidien et à travers lui, l’histoire d’un peuple qui ne sait s’il doit participer à ces élections, mascarade parachutée d’Amérique, comme les bombes.

Ni vue ni connue mais en toute liberté, en Irak, Laura pose visages, voix, doutes et  émotions. Elle remet de la chair et de la vie sur ces informations désincarnées.

Elle se place à hauteur d’homme et de femme et par l’histoire personnelle, raconte la grande, l’indicible, celle qui dérange : au nom de la War on terror, les Etats-Unis sont entrain de faire n’importe quoi.

« D’une certaine manière, je suis toujours entrain de travailler sur ce sujet ». En Irak, au nom de la démocratie, ils usurpent un peuple, libèrent le commerce des armes, radicalisent la jeunesse. Ils amènent le vote, sèment la discorde.

L’Amérique construit jour après jour ses bombes à retardement. Dollars et armes s’échangent. L’argent prolifère sur la haine, à moins que cela ne soit l’inverse. « Oil is a curse. Violence will increase, not decrease », prédit le bon docteur. My Country, My countryson deuxième long métrage est nominé aux Oscars et diffusé dans les écoles militaires. Des soldats la remercient. Elle n’a encensé personne mais tenté de parler de chacun, dans sa vérité.

Son exploration de l’Amérique post-11 septembre la propulse alors au Yémen, sur les traces de deux beaux-frères, tout deux anciens employés de Ben Laden. L’un, son ancien garde du corps, est devenu taximan à Sanaa. L’autre, son ancien chauffeur personnel, croupit à Guantanamo. Deux vies en parallèles, marquées par le djihadisme, les commissions militaires, l’arbitraire. Laura continue de tirer son fil. 

The Oath, paru en 2010 et récompensé à Sundance, peint la radicalisation en marche, des deux côtés de la ligne de front.

Au Yémen et à Guantanamo, j’ai perdu toute naïveté: nous ne réglions en rien la situation, nous n’apprenions pas de nos erreurs”.

Comme My country, My country, ce film annonce le monde à venir : l’Occident bunkerisé, Daech aux portes, le vide moral, l’écrasement des libertés. “Avec Abu Grahib et Guantanamo, nous n’aurions pas pu faire davantage pour libérer la violence, dit-elle. Avant le 11 septembre, il y avait des fanatiques bien sûr, mais bien moins qu’aujourd’hui”.

De Rio à Berlin, via Julian Assange

Il y avait aussi plus de liberté. “Le Quatrième Pouvoir existait alors”. Et on ne l’arrêtait pas, elle. Comme artiste, journaliste ou simplement citoyenne engagée, elle représente une menace pour son gouvernement. Jadis sas vers l’aventure ou de retour vers les siens, les aéroports deviennent des lieux de privation de liberté, de persécution ; avec Guantanamo, ils attestent du fait que la War on Terror s’est invitée sur le sol américain. L’espace entre la porte de l’avion et le douanier est une zone de non droits. Les autorités américaines peuvent piétiner à loisir les 4ème amendement, arrêter sans mandat, interroger sans présence d’un avocat.

La NSA pense intimider Laura Poitras, la stopper. Elle apprend à se protéger de cette surveillance d’Etat. Pour la combattre, elle veut la comprendre, l’incarner. Laura tire à nouveau son fil et se met à enquêter. Elle lit depuis des années les articles pugnaces de Glenn Greenwald. il est alors établi comme journaliste indépendant et libre, très incisif et entier. Il est l’un des seuls journalistes à s’intéresser et à défendre Chelsea – alors Bradley – Manning, la source des la fuites des câbles diplomatiques à Wikileaks. L’ancien analyste de l’armée américaine vit confiné, en sous vêtement, dans une cellule de 5 mètres carrés éclairée au néon 23 heures sur 24. Privé de lumière du jour et de repère temporel.

En avril 2011, Laura part à Rio rencontrer Glenn Greenwald, l’interviewe et le filme. Elle réitère l’expérience avec Jacob Appelbaum, expert en sécurité informatique et prince des hackeurs, depuis qu’il a co-créé TOR, un logiciel de navigation sur Internet qui garantirait l’anonymat. Comme Glenn Greenwald, il est impliqué dans la défense de Manning. Comme Laura, il est systématiquement retenu et interrogé à son arrivée aux USA.

En 2012, elle rencontre aussi les “NSA Four” (Thomas Drake, Kirk Wiebe, Edward Loomis et William Binney), les quatre lanceurs d’alerte de l’agence de surveillance. En août 2012, elle publie sur le site du New York Times, The Program, le témoignage filmé de l’un d’entre eux : mathématicien, codeur de génie, William Binney, a démissionné de la NSA en 2001 après 32 ans de bons et loyaux services pour dénoncer le programme Stellar Wind assemblé au lendemain des attentats du World Trade Center. Celui-ci permet à l’agence de renseignement de récupérer et mettre en lien l’ensemble des informations privées (communications, achats, localisations) de toute la population américaine.

Laura poursuit ses recherches et part à Londres, à la rencontre de Julian Assange. La NSA intensifie ses pressions. Lors d’un passage à l’aéroport, elle se fait interroger quatre heures d’affilée. Muette mais prenant note de tout, elle se fait arracher son stylo prétendant qu’il pourrait être une arme. Pour protéger son travail, Laura décide de ne plus retourner aux USA.

Sous les conseils de de Jacob Appelbaum, elle s’installe à Berlin. L’expérience de la STASI a marqué une génération de législateurs et de citoyens. Les lois de l’Allemagne sur la protection de la vie privée, les loyers modérés de Berlin, son vibrant Chaos Computer Club en font le camp de base des hackeurs, codeurs et défenseurs des libertés numériques. Laura établit alors une liste des personnes avec lesquelles elle aimerait travailler et notamment un monteur, ressource clé d’un grand film.

En haut de sa liste, la française Mathilde Bonnefoy, dont elle a apprécié le travail sur Run Lola Run et avec Win Wenders. Berlinoise depuis 20 ans, Mathilde est alors à Paris où elle tente de renouer avec le cinéma français. Elles se rencontrent dans la capitale française.

A l’époque, je ne veux plus faire de montage, confie Mathilde.Mais j’ai le déclic en la voyant. Elle m’inspire confiance. »

Mathilde présente Laura à son mari, le producteur allemand indépendant Dirk Wilutzky. « Nous lui proposons de s’installer chez nous à Berlin puisque nous restons à Paris. Puis en mars 2013, nous commençons le montage dans notre appartement ».

Elles travaillent sur les rush accumulés : « le matériel est déjà très impressionnant » confie Mathilde. A l’époque Laura a déjà reçu des mails d’un certain Citizen Four qui se revendique de la NSA et prétend avoir des informations pour elle. Il a déjà contacté Glenn depuis des mois sans succès : le journaliste est débordé et na pas le temps de soumettre aux conditions de sécurité exigées par Citizen Four pour communiquer et un jour récupérer « ces informations qui devraient l’intéresser » : l’encryption.

Laura, plus au fait, ouvre la porte de la discussion. « Laura ne me parle de Citizen Four (Edward Snowden, ndlr) qu’en juin pour me mettre en garde. Si je vais plus loin je serais surveillés, intimidée. Elle me propose de renoncer, m’assure qu’elle ne m’en voudra pas. Je refuse de lâcher.”. Laura pense ainsi compléter sa longue liste de témoignages sur la surveillance d’Etat et la NSA. Elle est le Cheval de Troie de Citizen Four pour atteindre Glenn et le convaincre de venir à Hong Kong le rencontrer.

Quand ils débarquent sur la péninsule chinoise, cela fait plus de six mois que Laura communique avec Citizen Four. Il lui a transmis un premier document classifié secret défense : la preuve que l’opérateur américain Verizon transmet, quotidiennement, à la NSA l’ensemble des informations sur ses clients. Elle sait qu’il a décidé de lui confier bien d’autres preuves explosives du système de surveillance de masse déployée par la NSA contre ses alliés et sa propre population.

Quand elle rencontre Edward Snowden dans sa chambre du Mira Hotel et qu’il finit par accepter qu’elle le filme, elle sait aussi qu’il a décidé de lui confier sa vie.

« Je n’aime rien de plus qu’être avec des personnes lors de décisions et moments critiques pour elles. Cela implique d’accepter l’incertitude. Mais ce qu’il m’est arrivé avec Snowden est vraiment quelque chose que jamais je n’aurai pu imaginer ».

De coïncidence en coïncidence, elle traverse là l’expérience la plus folle de sa vie. La plus signifiante aussi. Au bout de quelques heures dans le huis clos de la chambre, Glenn Greenwald publie son premier article sur la base des informations de l’ancien collaborateur de la NSA. C’est une course contre la montre avant que la NSA et ses sbires, ou une triade ne les repère. Laura filme son témoignage, face caméra : nom, prénom, âge, profession, motivation.

Cette vidéo est publiée sur le site du Washington Post, unique media à avoir commandé quoi que ce soit à Laura. Saisissant la NSA à la gorge, la vidéo fait le tour du monde, passe sur écran géant à Time Square. Edward Snowden donne à Laura une lettre portant des instructions, au cas où il lui arriverait quelque chose. « Je lui promets de divulguer ses informations ». Puis il se volatilise. Ils perdent le contact.

Pendant une semaine, Laura se cache, fait des copies de ses images et les confie à des tiers, au cas où. Elle détruit fichiers et disques durs originaux, ne se sépare jamais des documents de sa source. Elle se terre à Hong Kong, espérant un contact, le revoir. Elle se terre à Hong Kong, espérant revoir sa source. 

“Je me suis sentie seule et vulnérable, tellement exposée, analyse-t-elle, encore troublée par ce souvenir. J’étais en colère contre le Guardian, qui n’avait rien fait pour nous protéger”.

Rentré à Rio, Glenn lui ordonne de partir“Nous savions tous les deux la puissance de ce que nous avions entre les mains.” La mort dans l’âme et terrorisée, Laura se rend à l’aéroport, achète en liquide un aller simple pour Berlin, via Dubaï. Lestée de la plus grande fuite de toute l’histoire de la NSA, elle traverse portiques de sécurité police de l’air et douane. Sans encombre. Du sous sol de l’Ambassade d’Equateur où il s’est réfugié, Julian Assange envoie Sarah Harisson, sa très proche collaboratrice, à Hong Kong. Elle trouve Snowden, se démène pour lui trouver une terre d’asile, l’exfiltre jusqu’à Moscou qui lui accorde l’asile, au bout de 39 jours dans la zone de transit de l’aéroport.

“La décharge d’adrénaline avait été trop forte”

Laura débarque à Berlin bouleversée : “elle avait un dizaine d’heures de rushs mais ne se souvenait plus de ce qu’elle avait filmé. La décharge d’adrénaline avait été trop forte”, se souvient Mathilde. Elle demande à Dirk Wilutzky, de devenir le producteur du film, pour l’aider. Jusqu’alors, Laura a toujours produit seule. Elle est aussi très occupée par la publication des révélations de “Citizen Four” pendant plusieurs mois, et ne touche pas aux images. Mathilde commence à visionner les rushs seule. Puis elle s’attaque au remontage, transforme l’ensemble des séquences de cinéma-vérité en thriller. Les scènes concernant Binney, Assange et Appelbaum sont rabotées. Edward Snowden ses mots, son calme, sa force, prennent toute la place.

Vient alors l’idée de transformer cette série d’interviews en thriller et de poser ses codes – rythme, musique, suspens, héros prêt à mourir face à une machine diabolique.

Vient aussi l’idée de jouer sur l’intime, de révéler ce qui se joue-là: la révélation d’un homme à lui-même, un sonneur d’alerte qui passe à l’acte. Mathilde veut signifier l’interaction, la relation à l’œuvre. Elle a besoin que Laura se dévoile.

Fidèle aux règles du cinéma vérité, celle-ci ne figure jamais dans ses films, ni à l’image, ni au commentaire, dont ils sont dénués. “Le spectateur doit trouver sa place, faire son tri, s’approprier ce qu’il voit et le mettre en perspective, pour lui-même”, justifie-t-elle.

Mais Mathilde ne lâche pas : elle a besoin que Laura, à son tour, accepte de devenir un protagoniste du film “pour qu’on avance, avec elle, pas à pas, à la rencontre de cet homme et de cette expérience. J’ai mis des mois à la convaincre d’apparaître, pour une mini-séquence, en subjectif. On l’aperçoit dans le miroir de la chambre d’hôtel, comme on s’apercevrait nous”. Cela ne suffit pas à signifier ce moment incroyable de confiance, de respect, entre le lanceur d’alerte et les journalistes. Edward Snowden a appris des erreurs de ses prédécesseurs, et notamment d’Assange. Il a évité les grands medias, a sélectionné ses journalistes, ses “passeurs”, pour leur intégrité. “Je ne t’ai pas choisi, affirme-t-il à Laura. Tu t’es choisie toute seule.”

Laura a imprimé quelques uns des emails de Citizen Four.

J’ai été impressionnée par la beauté de ses textes, très lourds d’implication existentielle”, se rappelle Mathilde.

Sûre de tenir une pièce maitresse du film, elle pense les faire lire par Snowden lui-même. Elle a besoin d’une voix témoin, Laura se prête à l’exercice. Mathilde tombe à la renverse: “Laura est le vecteur de toute cette histoire et le signifiera par sa voix”.

Jamais Laura ne pense être en train de réaliser un film pour les Oscars. Elle travaille obnubilée par des scénarii catastrophes. Pour la neuvième fois de son mandat – un record – Obama a utilisé l’Espionnage Act pour incriminer Edward Snowden. Les traitements infligés aux sonneurs d’alerte et à ceux qui les aident, les journalistes sont rabâchés par les media, au cas où d’autres seraient tentés : peine de prison, de mort, harcèlement, intimidation de l’entourage, diabolisation. Edward Snowden a appris des erreurs de ses prédécesseurs et notamment d’Assange.

Sûr de la puissance de ses informations, l’homme de WikiLeaks avait noué des partenariats avec les grands medias : passées les premières révélations, plusieurs d’entre eux se sont retournés, servant ainsi de porte voix au travail de sape piloté par le gouvernement américain. Et d’après Laura, certains medias n’auraient pas respecté les consignes de sécurité imposées par Wikileaks, faisant fuiter notamment la clé d’encryption des câbles originaux, exposant ainsi le nom des agents de terrain. Wikileaks a été blâmé pour l’erreur, discréditant d’un coup l’ensemble de l’initiative.

A l’inverse, Glenn, Laura et Edward travaillent révélation après révélation, ne partagent l’ensemble des documents avec personne. De Rio, Glenn Greenwald canarde, scoops sur scoops, changeant de partenaire media au gré des informations à révéler. Cela garantit la sécurité des documents mais retarde la diffusion. Glenn et Laura tentent alors de créer leur propre media pour gagner en temps et liberté. Pierre Omidyar, l’un des fondateurs de Ebay, vient de se faire rafler le Washington Post par Jeff Bezos, l’homme d’Amazon. Entrepreneur milliardaire, il est aussi philanthrope et inquiet. Il contacte Glenn et Laura, met 250 millions sur la table pour The Intercept, nouveau media 100% internet, dédié à la diffusion des révélations et au travail de Glenn et Laura.

Tout est à construire. Cela prend plus de temps que prévu et ralentit davantage le flux. Laura s’agace. Le visa d’Edward Snowden en Russie va expirer. Ses révélations scandalisent, Le Guardian et le Washington Post reçoivent tous deux le Pulitzer pour la diffusion des articles et films de Glenn et Laura mais la déflagration espérée, auprès des politiques ou des populations, ne survient pas.

Le travail de la NSA pour diaboliser Edward Snowden et minimiser ses révélations ne faiblit pas. Tout est tenté pour le décrédibiliser : le traiter de narcissique irresponsable, le faire passer pour un espion à la solde des russes. La NSA et Snowden s’affrontent par media interposé. A chacune de ses apparitions, Edward Snowden réplique coup par coup, impeccable, dans la parfaire maitrise de son choix et de son sujet, donnant peu de prise à une NSA dépassée par la puissance de son moteur : son désintéressement.

Obama en fait un traitre à la Nation, l’accusant d’avoir mis en danger les agents de terrain. Edward, Glenn et Laura sont obsédés par ce qu’ils veulent dénoncer et par le mal qu’ils pourraient causer. A ce jour, aucun nom ou information susceptible de fragiliser les agents de terrain n’a été publié. De fait, le trio s’attaque à un système désincarné, une technologie qui n’est plus contrôlée par personne, une idéologie qui se nourrit d’elle-même. Les individus sont prisonniers d’une ambition : « La surveillance d’Etat ne relève pas de la théorie du complot, analyse Jacob Appelbaum pour Vice. Mais du business plan ».

Pour Laura Poitras, c’est ce qui est le plus difficile à admettre : « la surveillance d’état sera difficile à démanteler, parce que c’est un énorme marché » : celui de complexe militaro technologique, évalué à 40 milliards de dollars par an, régulé par rien ni personne. A l’image des drones tueurs, probablement le sujet de son prochain film puisque « sur cela aussi, nous ne mettons aucune image et du coup, nous ne nous confrontons pas à la réalité ».

Les itinéraires de Glenn, Laura et Citizen Four prouvent qu’il existe une alternative au renoncement mais qu’il y a un prix à payer :

« il y a un lien direct, dans nos métiers, entre le risque que l’on prend et ce que l’on peut accomplir ».

Et le monde que l’on souhaite. A l’image de Snowden dans la guerre médiatique qui l’oppose à la NSA, tout est question de maitrise de son sujet, de son choix, de son histoire. Lui n’a laissé aucune prise. Le microcosme des media commence à bouger : « Notre acceptation de la torture, de la surveillance d’Etat est aussi un problème de notre profession. La presse a perdu son rôle de contre-pouvoir. Avec Glenn, on leur a mis une certaine pression pour que cela devienne plus difficile pour eux de ne PAS résister à la censure imposée par le gouvernement ».

Dans ses films, Laura laisse beaucoup de place au hasard mais elle contrôle tout ce qui pourrait exposer ses sources. Elle donne à ses personnages le bénéfice du doute mais aucun aux institutions. Elle revendique de prendre son temps, accepte une certaine inefficacité. Pourtant, personne n’a jamais pris en ligne de mire l’Amérique post 11 septembre avec autant de munitions et de doigté. Elle se laisse porter par les coïncidences, son instinct. Etonnement, elle revient toujours à ses bases : « montrer des individus placés dans une situation horrible et tentant de faire les bons choix ». Les épreuves de la vie, l’apprentissage de la dignité, David contre Goliath.

Quand Laura rentre aux Etats-Unis pour la cérémonie des Oscars en février dernier, personne ne l’attend au pied de l’avion ni même à l’immigration. Sur la scène du Dolby Theater, elle vient chercher sa récompense avec ses compagnons de fortune, de cordée, sa bande: Glenn, Dirk, Mathilde. Lindsay Mills, la fiancée d’Edward Snowden, se tient derrière eux, les mains sur sa jolie robe, muette, défiant la caméra bien en face. “Edward était parti sans rien dire pour ne pas l’exposer. Mais les médias du monde entier lui étaient tombés dessus”, explique Laura.

Lindsay a alors lâché les plages paradisiaques d’Hawaï où le couple s’était rencontré et vivait, pour l’exil et le combat, avec son homme à Moscou. “L’une des choses les plus dures pour moi était d’imaginer ce que Lindsay avait enduré, continue Laura. Alors je lui ai proposé de venir. Elle a quitté Moscou, pris l’avion, est revenue aux Etats-Unis et est apparue pour dire qu’elle n’avait pas peur. L’Académie des Oscars a récompensé une histoire de personnes en lutte contre un Etat aux pulsions totalitaires. Exposer ces personnes est la meilleure des protections.”

Drapés de tous les atours du thriller (rythme, musique, suspens, héros prêt à mourir face à une machine diabolique), Citizen Four a fait tomber toutes les résistances. Caméra au poing, Laura Poitras vient de hacker, au sens noble, Hollywood. Elle a détourné le système pour servir son combat, ses idées. Et atteindre, enfin, nos âmes. Hollywood est la porte dérobée pour atteindre notre système de représentation. Dénonçant l’Etat de surveillance comme personne, elle a créé une brèche dans l’Etat de l’Ignorance. Notre plus grand ennemi n’est pas forcément la NSA. Mais notre apathie.

La folie des Oscars dissipée, Laura Poitras repart pour la France, où Citizen Four sort enfin au cinéma. A l’Aéroport de New York, elle tend son passeport et sa carte d’embarquement à l’employé de la Transportation Security Administration, créée après le 11 septembre pour renforcer les contrôles de sécurité dans les transports. Il lit son nom, s’exclame: “Laura Poitras? Sérieusement?” Il lui rend son passeport et dans un grand sourire, ajoute: “J’ai vu votre film hier soir! Félicitations à vous!. Laura retire alors de son sac à main sa précieuse statuette pour la passer aux détecteurs de métaux. C’est là que vraiment, j’ai su que j’avais remporté une victoire.” 

Pour ce qui lui reste à accomplir, cet Oscar sera plus efficace qu’un gilet part balle. Vue, connue et en toute liberté, Laura Poitras continuera à raconter des histoires, qui feront l’Histoire. A faire du cinéma vérité tant celle-ci n’est pas bonne à dire.

http://www.les-crises.fr/la-femme-qui-vient-de-hacker-hollywood-par-flore-vasseur/

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *