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Les femmes dans la crise. Travail est-il encore un facteur d’indépendance pour les femmes d’Europe ?

Monika Karbowska

Contribution à la Conférence féministe « Donne nella crisi e  oltre la crisi »– Lecce le 11 octobre 2014

 Née en 1971 j’ai vécu en Pologne socialiste (populaire ou communiste) dans les années 80 jusqu’à la fin de ce système en 1990. J’ai fait partie de la première génération de femmes polonaises éduquées pour travailler, pour subvenir à leurs besoins, avoir une place dans la société par le travail et s’épanouir ainsi. J’ai reçu une excellente éducation secondaire et universitaire et j’étais entièrement convaincue que cela m’assurait une place dans le monde salarié. Je n’ai jamais même pensé à l’existence du concept de chômage.

 C’est pour cela que ce fut pour un moi un choc profond lorsqu’en lieu et place de la démocratie à laquelle ma génération aspirait nous avons récolté le fondamentalisme religieux qui prône le retour de la femme au foyer et sa soumission au mari et le capitalisme néolibéral qui est inséparable du chômage de masse.

Pendant la stratégie du choc en Pologne de 1991 à 1998 6 millions de personnes ont perdu leur travail dont la moité étaient des femmes. Plus de 50% des emplois dans l’industrie ont été détruits[1]. Dans tous les pays de l’Est des branches entières d’industrie ont été détruites et des régions dévastées en quelques années. L’industrie chimique, pharmaceutique, cosmétiques ont disparu de pays comme la Yougoslavie, la Bulgarie. Les industries sidérurgiques, métallurgiques, électriques, automobile, textile ont été réduite à 30% de leurs capacités. Seules des usines d’assemblages et de produits semis-finis fonctionnent en sous-traitance en Pologne, Slovaquie, République Tchèque ainsi que les multinationales de l’agroalimentaire intensif. Les industries en fonction sont des restes de fleurons nationaux pris par les multinationales à bas prix. L’agriculture fait face à la faillite des fermes familiales et à la reféodalisation par l’accaparement des terres et les cultures intensives et destructrices de l’environnement.

 Pendant les années noires de misère et de guerre de 1990 à 1999 ce sont aussi les structures de l’Etat qui ont été saignées à blanc : les structures de l’éducation, de la santé, les structures sociales (associations, centres sociaux, coopératives d’invalides…) parfois très anciennes et datant d’avant 1918 ont subitement été fermés en quelques mois ou quelques années. Il faut jamais oublier à côté de cette guerre économique la vraie guerre : 200 000 morts en Yougoslavie, 1 million de déplacés dont une majorité de femmes et d’enfants. Il faut aussi ajouter à cela 500 000 femmes de l’Est vendues chaque année comme esclaves sexuelles par les mafias de prostitution dans les bordels et le s rues de l’Ouest : Ukrainiennes, Moldaves, Russes, Polonaises, Bulgares, Roumaines, Slovaques, Yougoslaves… Que sont-elles devenues ? Comment leur rendre justice ? Leur rendre hommage ?

Assurément les femmes d’Europe de l’Est ont payé un tribut extrêmement lourd au capitalisme.

 Les femmes dans le capitalisme est-européen

 Certes, le travail n’était ni facile ni épanouissant à l’époque du socialisme finissant et en crise. Dans les années 80 il n’était plus possible pour les femmes de devenir ingénieure-chef de production aussi facilement que dans les années 60 de croissance économique et certainement pas dans l’industrie lourde. Les services publics masculins -armée, police, diplomatie- leur étaient quasiment fermés en Pologne. Les services « féminins », éducation et santé étaient sous-investis et sous-payés. De nombreux emplois de services étaient de qualité médiocre, mal payés et sans perspective d’avancement. Leur existence ne s’expliquait que par la persistance d’une bureaucratie qu’une informatisation insuffisante n’avait pas encore remplacée.

Pourtant les femmes des pays de l’Est étaient déjà majoritaires au baccalauréat et dans les Universités. Leur excellent niveau d’instruction scolaire couplé à une éducation axée sur la soumission aux intérêts de la famille et de la société les a rendu aptes à servir immédiatement le capitalisme.

 Une minorité d’entre elles vont entrer dans le système capitaliste et faire carrière dans les multinationales occidentales et dans l’administration néolibérale nationale et européenne après l’adhésion de ces pays à l’UE. Elles intériorisent tellement les impératifs du système qu’elles sont convaincues que c’est le capitalisme qui leur donne le droit à l’instruction et au travail. Elles pensent même que « la liberté », c’est de faire ce qu’elles font : régner sur d’autres femmes et hommes, faire tourner la machine de production délocalisée et de consommation, mettre en pratique les valeurs masculines patriarcales de la concurrence et de la lutte de tous contre tous et d’élimination des faible. Quand à leur vie familiale, elles sous-traitent les tâches anciennement féminines à d’autres femmes plus pauvres qu’elles. C’est aussi l’attitude de nombreuses femmes en Occident qui soutiennent les contre-réformes néolibérales.

Concernant leur vie sexuelle, elles estiment que la vraie liberté est de pouvoir s’acheter leur liberté individuelle : avoir accès à l’IVG et la contraception n’est alors pas une question de droit mais d’argent. « Aies l’argent et la liberté viendra » – c’est ainsi qu’en Pologne les femmes des classes moyennes et supérieures ne luttent pas pour le droit à l’IVG puisqu’elles jugent juste et normal de l’acheter. Les femmes plus pauvres ne luttent pas davantage certainement parce qu’elles ont intériorisé les valeurs dominantes : pouvoir acheter une IVG clandestine prouve paradoxalement la valeur de la femme puisque cela prouve qu’elle a de l’argent, de la débrouillardise, un réseau de soutient – tout ce dont on a en général besoin pour survivre dans un système néolibéral.

 Justement l’immense majorité des femmes se bat pour survivre. Les femmes de la classe ouvrière qui avait 40 ans et plus en 1990 et ont alors perdu leur emploi n’en ont pas retrouvé à 50%. Elles n’étaient pas armées psychologiquement et socialement pour se confronter au capitalisme sauvage. Aujourd’hui elles vivent de retraites misérables car comptés sur la base de 20 ans d’emploi seulement ou sont à la charge de leurs enfants – et parfois de leur mères âgées, qui parties à la retraite encore sous le régime communiste bénéficient de pensions plus élevées que leurs filles ! Des centaines de milliers de femmes bulgares, roumaines, moldaves, ukrainiennes et polonaises de plus de 55 travaillaient avant la crise dans pays du sud de l’Europe. Depuis 20 ans des millions ont aussi migré vers la Turquie, Chypre, le Moyen Orient et Israël ou elles sont principalement femmes de ménages et auxiliaires de vie pour personnes âgées.

[1]Sous la direction de Pawel Kozlowski « Konserwatywna modernizacja, dwudziestlecie polskich przemian », (« La modernisation conservatrice. 20 ans de transformation polonaise »), Instytut Nauk Ekonomicznych PAN ( Institut d’Etudes Economiques de l’Académie des Sciences), Varsovie, 2011.

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