Location France France

Les femmes dans la crise. Travail est-il encore un facteur d’indépendance pour les femmes d’Europe ? Part. 3

L’émigration intra-européenne  « Bolkestein »

 Juste avant la crise l’Union Européenne a mis en place une délocalisation massive interne sous forme de la directive de libéralisation des services dite « Bolkestein ». Couplée à la directive de détachement des travailleurs datant de 1996 cette loi européenne a conduit à des masses de déplacements dans l’UE : en 10 ans 2 millions de Polonais ont migré vers les îles britanniques et l’Irlande, 1 à 3 autres millions de Polonais, 2 millions de Bulgares, 3 millions de Roumains et maintenant des chiffres encore inconnus d’Espagnols, Portugais, Grecs ainsi que des nationalités de tous les pays habitants à l’intérieur de l’UE (Maghrébins, Egyptiens, Pakistanais, Africains, Ukrainiens et Caucasiens…) sont déplacé comme main d’oeuvre quasi captive par des agences de vente de main d’oeuvre au salaires et aux cotisations sociales du pays d’origine de l’agence. Ces agences de vente d’humain sont souvent des filiales de grands groupes mais leur siège social se trouve dans des paradis fiscaux et/ou sans législation sociale notable – Chypre,  Irlande, Pologne, Bulgarie, Pays Baltes..). Ces agences vendent la main d’oeuvre avec des contrats des pays les moins disant socialement – ainsi on a vu des Polonais travailler avec des contrats chypriotes en France, des Egyptiens avec des contrats italiens en France, des Ukrainiens au salaires portugais en France, sans oublier les contrats bulgares et roumains en Allemagne. Chaque nouvelle destruction d’emplois dans les pays du Sud et chaque nouveau plan d’austérité entraînent de nouvelles masses de travailleurs dans cette migration tournante et une spirale sans fin de baisse des salaires. Ainsi si les Polonais travaillent à l’Ouest avec des contrats Bolkestein pour 800 Euros,  les Bulgares et les Portugais pour 600 Euros, des Ukrainiens accepteront 300 Euros pour le même travail. Ce sont les rares secteurs qui embauchent qui voient cette concurrence entre travailleurs européens appauvris et travailleurs extra-européens souvent sans papiers : bâtiment, abattoirs, agriculture intensive, hôtellerie-restauration et domesticité. Aider ces travailleurs et s’attaquer à ces agences qui sont de véritables industries de vente d’être humains est dangereux si on n’est pas soutenu par des syndicats puissants. Konstantina Kouneva et moi même nous en avons fait l’expérience en Grèce lors de notre campagne pour le droit des migrants est-européens en Grèce – attaque au vitriol sur Konstantina et poursuites judiciaires de répression contre moi Grèce qui ont duré 4 ans et ont été émaillés de nombreuses atteintes aux droits humains (arrestation et détention sans mandat, refus d’accès au dossier, refus du droit à la défense).

 Selon Raquel Varela, historienne à l’Université de Lisbonne et spécialiste des conflits sociaux[1], il ne faut plus voir l’Union Européenne comme des pays juxtaposés chacun comportant un marché du travail ségrégué et hiérarchique auquel les migrants viennent s’agréger. Il faut analyser le marché du travail européen comme une mise en concurrence de masses de travailleurs déplacés et tournant dans tous les sens de pays à pays. Cette circulation des travailleurs est mise en place par des réseaux d’agences fournissant les multinationales fin de leur éviter à avoir à embaucher une main d’oeuvre occidentale cantonnée alors aux allocations et immobilisée dans leur ville et leur pays par ce système de contrôle de chômage. Les entreprises sous-traitantes aux multinationales se font la concurrence via ces masses captives de travailleurs eux même mis en concurrence avec les migrants africains, asiatiques et latinos américains sans papiers. Sur les parking et les trottoirs ou les patrons viennent les chercher les Polonais et les Roumains se disputent avec les Ouest-africains et les jeunes Maghrébins des dernières vagues migratoires de Lampedusa le travail journalier dans le bâtiment, les champs et les petites usines.

 Il faut donc imaginer l’impact de la prochaine vague de migration que va entraîner l’accord d’association de l’Ukraine avec l’UE déjà signé en juin dernier. Ce pays en guerre et en faillite s’apprête à exporter entre 3 et 6 millions de ressortissants vers ces mêmes champs, chantiers et usines de l’Ouest. Les entreprises de vente de main d’oeuvre sises en Pologne se frottent déjà les mains car les Ukrainiens n’ont aucune connaissance des législations sociales des pays de l’Union Européenne et pas davantage de connaissances linguistiques nécessaires pour se débrouiller dans la jungle du marché du travail européen. Ils seront alors totalement a merci de ces agences qui leur proposeront des salaires de 200 à 400 Euros qu’ils seront hélas heureux d’accepter.

 Pendant ce temps les syndicats, absents des analyses géopolitiques, ne comprennent même pas la stratégie perverse du patronat et se contentent d’actions ponctuelles, nationales et non coordonnées. La gauche européenne est singulièrement engourdie dès que la problématique de migration Bolkestein est posée comme si l’émigration forcée de millions de gens étaient un facteur automatique d’émancipation et ne posait aucun danger pour la fragile situation des classes populaires européennes. Le Parti de la Gauche Européenne n’a depuis 2006 aucune analyse politique à ce sujet et n’a fait aucune proposition globale. Les syndicats de certains pays (Grèce, Espagne) sont par leur inaction complices de la situation. En France seule une infime minorité de syndicalistes s’occupe de ces problématiques. Ce plus ils ne disposent d’aucun budget pour ces actions comme si organiser les travailleurs migrants choisis par les agences précisément parce qu’ils ne parlent pas le Français pouvait se faire en s’appuyant sur le bénévolat de quelques individus. En Allemagne le syndicat IG Bau a organisé une structure permanente de soutien aux travailleurs de l’Est Européen, l’Association Européenne de travailleurs migrants disposant de bureaux à Munich et à Varsovie, mais cette structure est trop petite pour répondre aux défis lancés par ces déplacements de millions de personnes. Seuls les pays nordiques, Suède, Norvège (non membre de l’UE) et Danemark surveillent mieux leur marché du travail parce que les syndicats gèrent directement les cotisations versées par le patronat et parce qu’ainsi l’adhésion au syndicat de chaque travailleur est obligatoire. Cela permet d’éviter des dérives comme les pratiques mafieuses des agences comme on a pu en voir en France, Italie, Grèce et Espagne.

 La dernière menace nous vient de la guerre. Dans un paroxysme de fuite en avant l’UE se précipite les yeux fermés vers un conflit fomenté par les USA contre la Russie comme si le salut de son système économique en dépendait. L’oligarchie européenne et pas davantage la bureaucratie bruxelloise ne demandent aux peuples européens leur avis sur les sujets concernant leur avenir : préféreraient-ils s’en remettre aux USA pour leur destin en signant le TAFTA ou devraient-ils plutôt examiner l’offre du gouvernement russe de coopérer dans une Union Eurasiatique ? L’avenir est lourd de danger pour l’Europe et encore plus pour l’Europe de l’Est, démembrée et marginalisée politiquement, économiquement et culturellement.

Alors que tout semble désespéré nous ne pouvons comme solution que combattre sans relâche le capitalisme de toutes les façons possibles.

 Que faire ?

 Tout d’abord les révolutions arabes ont démontré la puissance et la vitalité du syndicalisme dans certains pays. En Tunisie les jeunes révolutionnaires, dont de nombreuses femmes, ont organisé des syndicats combatifs dans les secteurs des centres d’appels, l’aéronautique, le textile, l’agroalimentaire. Ces jeunes visent à améliorer leurs salaires et conditions de travail immédiats. Avec des salaires de 150 Euros la marge de manoeuvre possible est importante, chaque amélioration donnant de nouveaux espoirs. Mais ces syndicalistes luttent aussi pour la transformation de leur société. La lutte emblématique des travailleuses de SEA Latelec de Tunisie a montré que l’ère du néocolonialisme arrogant est finie[2]. Les travailleuses ont médiatisé l’importance de l’objectif de dignité – du respect du droit du travail tunisien par une multinationale française. Mais elles ont aussi incité les syndicalistes européens à travailler à syndiquer les travailleur/ses européens afin que la mise en concurrence Nord-Sud ne soit plus possible. Nous devrions nous associer plus étroitement avec les jeunes syndicalistes des pays du Sud pour réfléchir ensemble à la façon dont nous souhaitons organiser et répartir le travail pour que chacun/e puisse avoir des revenus corrects, raccourcir le temps du travail et donner du sens à ce travail. La notion d’autogestion réémerge avec la lutte pour la co-gestion de syndicats du Nord et du Sud dans les multinationales.

 Soutenir les luttes dans les pays de l’Europe de l’Est constitue un objectif similaire. Soutenir les luttes des syndicalistes de la chimie en Bosnie, des travailleuses des chaînes d’assemblages dans les Zones Economiques Spéciales en Pologne, des travailleuses du textile à Vranje en Serbie, c’est contrer immédiatement les délocalisations intraeuropéennes. Soutenir les femmes de ménages grecques, les travailleurs des supermarchés en Pologne et les retraités bulgares contestant les privatisation des secteurs d’énergie c’est recréer un sentiment de conscience de classe en Europe et contribuer à la resyndicalisation politique de la société. Nous devrions accepter de la souplesse dans cette vision du syndicalisme – souvent en Europe de l’Est le syndicat est « familial ». Crée par des femmes, il inclut naturellement le mari et les enfants ! Nous devrions nous associer aux économistes de gauche et aux spécialistes de la gestion : nous aurons besoin de leurs compétences pour reprendre les usines privatisées, fermées ou abandonnées et les remettre en marche en autogestion. Nous devrons recréer des coopératives, des filières entières de production et surtout de distribution. Les syndicats de l’usine chimique de DITA à Tuzla en Bosnie qui occupent leur usine et souhaitent redémarrer une production massive de matières premières chimiques pour le nettoyage et les cosmétiques ont besoin de spécialistes pour analyser et recréer un marché local qui ne soit pas aux mains de l’oligarchie et des multinationales. Chaque nouvelle coopérative se trouve face de ce dilemme et nous devons déjà créer des synergies entre différents milieux pour trouver des solutions.

Nous devons radicaliser nos objectifs politiques – exiger d’abolir toutes les dispositions « Bolkestein » ou nous décider à créer une législation du travail unitaire en Europe. Nous devons nous mêler de géopolitique également. Devons nous nous soumettre au TAFTA ou examiner les propositions russes émanant de Siergiei Glaziev, conseiller économique pour l’Union Eurasiatique de Poutine ? Les féministes doivent avoir une opinion, une vision des grands choix stratégiques géopolitiques et géo-économiques, surtout que les guerres et les manipulations de déstabilisations menées par les USA en Syrie, au Kurdistan,  en Irak, en Libye, en Tunisie et en Algérie détruisent la vie et les structures sociales de sociétés entières et font reculer encore plus les perspectives de l’émancipation des femmes.

Nous devons dénoncer les valeurs de la concurrence et du darwinisme sociale comme étant pur outil du patriarcat. Non seulement la plupart des femmes rejettent ces valeurs et préfèrent la création et la coopération mais même les femmes manager sont fatiguées de la lutte des uns contre les autres sur le dos de toutes. Nous devrions alors développer les structures de solidarité de proximité, les banques solidaires et les échanges horizontaux afin d’apprendre cette nouvelle coopération et développer aussi des outils de survie dans le système et de sortie du système. Les femmes européennes gagneront à apprendre des Africaines le fonctionnement de tontines et des banques solidaires autonomes afin de les adapter à leur réalité. Par contre nous devons également pendant ce temps refuser d’exécuter le travail gratuit dans les structures sociales qui remplacent maintenant l’Etat en Europe. Tous ce qui s’apparente à un travail pour l’Etat ou pour des structures privées doit être payé. Sinon nous courrons le risque d’une génération de femmes à nouveau dépendante d’hommes exécutant des œuvres de charité.

Nous devons continuellement repenser notre stratégie et affûter nos outils de lutte en continuant pour cela à nous rencontrer dans le cadre de nos lieux de lutte déjà existants comme la Marche Mondiale des Femmes ou l’Assemblée des Femmes du Forum Social Mondial tout en réfléchissant à la refondation d’une gauche internationaliste mondiale.

[1]http://raquelcardeiravarela.wordpress.com/

[2]https://www.facebook.com/ComiteSoutienSyndicalistesLatelecFouchana

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *