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Les femmes dans la crise. Travail est-il encore un facteur d’indépendance pour les femmes d’Europe ? Part. 2

Monika Karbowska

Contribution à la Conférence féministe « Donne nella crisi e  oltre la crisi »– Lecce le 11 octobre 2014

Un monde de précarité

 Les autres femmes découvrent les «petits boulots » – à l’Ouest comme à l’Est les femmes nées dans les années 70 ont du apprendre que faire des CV et des lettres de motivations lors d’interminables séminaires des agences d’emploi et les centres de formation spécialisés était plus important que de travailler. Les femmes de ma génération ont du comprendre qu’avec un diplôme universitaire il était normal de n’accéder qu’à des jobs répétitifs en usine ou dans les « usines de services » – les centres d’appel et d’être payées au salaire minimum. Nous avons dû accepter de nous sentir heureuses en décrochant un contrat de 6 mois, 2 mois ou… 2 semaines ! Nous avons appris à accepter tout sans broncher, à ne jamais faire de grève, à jongler entre les allocations chômage dérisoires et des salaires de misère payés souvent avec 2 mois de retard. Nous avons appris que nous ne pouvions plus posséder d’appartement, que la culture est un luxe et souvent avoir un enfant aussi. Nous avons appris aussi à subir la dévalorisation : lorsqu’un employeur m’a dit pour la première fois (en 1997) que mon diplôme de la Sorbonne ne valait rien pour me faire accepter un stage gratuit – je fus choquée. Aujourd’hui plus rien ne m’étonne. Un employeur peut dire que parler plusieurs langues ne sert à rien si on n’est pas PARFAITE. Récemment c’est pour un job de télémarketing de 2 semaines payé au SMIC qu’on a exigé de moi la perfection !

 La situation des femmes en Europe occidentale s’est dégradée en réalité depuis la moitié des années 90. De 1995 à 1999 60% des jeunes diplômés français étaient déjà au chômage. Les années 2000-2003 de construction de l’économie internet et de bulle informatique était la seule période de plein emploi en 35 ans. Ce fut le seul moment ou les employeurs hypocrites ont cessé de clamer qu’un diplôme de la Sorbonne ne vaut rien et embauchaient tout le monde, y compris de nombreux sans papiers dont j’étais et qui furent régularisés alors. Depuis 2004 le chômage de masse est reparti aggravé par les changements technologiques qui ont conduit aux délocalisation des fameux métiers informatiques et para-informatiques qui furent les seuls vrais emplois de ma génération: télémarketing, hotline informatique, contrôle et réparation à distance des postes informatiques, administrations de serveurs. Les révolutions de 2011 au Maghreb ont permis de découvrir ou et comment ces emplois ont été délocalisés. Les centres d’appels francophones emploient des milliers de jeunes Tunisiens et Marocains pour des salaires de 150-250 Euros de même que la sous-traitance pour l’aéronautique, l’automobile et le textile emploient des dizaines de milliers de travailleu/ses dans des Zones Economiques Spéciales de ces pays. Les révolté/es du Maghreb se sont précisément soulevé contre ces bas salaires, des conditions de travail digne de l’esclavage et le mépris des entreprises néocolonisatrices.

Le chômage cause en France l’hécatombe de 8,7 millions de pauvres et précaires vivant en dessous du seuil de pauvreté fixé à 977 Euros par personne. Au moins 1 million de résidents en France ne sont pas comptés comme chômeurs car ils ne touchent aucune aide sociale, pas même le Revenu minimum.

Il faut de plus en plus compter avec le travail gratuit. Le secteur associatif, politique et culturel ne fonctionnent que par le travail gratuit : 1 million de stagiaire et 11 millions de bénévoles. La totalité des stagiaires et la moitié des bénévoles au moins voudraient bien être payés pour le travail fourni.

Dans les pays de l’Est, à côté du chômage structurel de 10 à 20%, le fléau est l’absence de contrat de travail. Le secteur qu’on pourrait qualifier d’informel est prépondérant dans les usines low cost des vastes Zones Economiques Spéciales, dans les services dégradés (télémarketing, restauration et hôtellerie) et dans l’éducation privatisée. Par exemple le salaire d’un/e enseignant/e titulaire d’un doctorat dans le secteur privé sera de 500- 300 Euros sans assurances maladie, sans retraite et sans congé payés – l’enseignant/e ne sera alors payé que pour les heures de présence en cours et devra donc effectuer un « petit job » l’été pendant ce ses étudiants, eux, seront en vacances !

 Ce secteur informel est légalisé par les « contrats poubelles » – les contrats « projets » précaires qui ne comportent aucune cotisation sociale. Ainsi de vaste segments de la classe ouvrière travaillent sans couverture maladie ni cotisation de retraite. En Pologne 80% des 18-30 ans travaillent ainsi. Il est évident que cette population n’aura jamais de retraite et les effets de cette politique se feront sentir dans 10 à 20 ans. Les femmes de l’Europe de l’Ouest de moins de 40 ans risquent également de ne jamais toucher de retraite du fait des années de travail gratuit, informel et de périodes de chômage sans cotisations retraite – le Revenu de Solidarité Active en France, (ancien RMI) ne donne pas droit aux cotisation retraite par exemple et 3 millions de personnes soumises à ce régime depuis 10 ans.

 Les changements de valeurs et de mentalité

De nombreuses femmes se retirent du marché du travail. Elles vivent d’allocations diverses, d’héritage ou bien sur dépendent de l’homme ou d’une famille. Celles qui décident de vivre de l’aide sociale veulent mener à bien des projets artistiques ou politiques. Parfois elles renouvellent le discours sur la femme au foyer comme étant finalement révolutionnaire car échappant à l’exploitation capitaliste. Nombreuses sont les femmes proches de courants écologistes qui prônent cette attitude. La majorité des femmes n’aime de toute façon pas les valeurs du capitalisme. En privée, beaucoup de femmes critiquent la compétition à outrance, le mode de vie de forçat du travail, l’exploitation éhontée de la nature, la fuite de l’humain s’abîmant dans la technologie toujours plus sophistiquée, accessible et aliénante. Mais cette critique, elles la font rarement publiquement. Elles craignent de ne pas être considérées comme « modernes », de passer pour des passéistes et de continuer d’être exclues car elles sont toujours en quelque sorte « excluables », coupables de ne pas être à leur place légitime en prenant la parole dans le débat public. Alors elles se réfugient dans le privé, l’individuel : elles sont extrêmement nombreuses à vouloir privilégier les emplois dans le secteur social, artistique et éducatif, là ou elles pensant mettre en œuvre d’autres valeurs que la production et la vente à outrance. Elles se retrouvent alors à panser les plaies du système ou à passer tout simplement du chômage aux petits boulots durs et précaires. Les femmes choisissent ces métiers non pas par identification à une féminité ancienne, mais pour échapper au système.

Cependant ce « choix » n’est possible que s’il existe encore un « matelas parental de biens » – un héritage issu du travail des générations précédentes. En Europe de l’Est le système capitaliste ne tient d’ailleurs que parce qu’il s’appuie sur les biens matériels et le capital culturel de la génération des parents et grands parents qui possèdent tous au moins un appartement ou une maison construite sous le régime communiste qu’ils vont léguer à leur enfants démunis. Des enfants qui n’auront eux même ni biens ni enfants – la natalité est négative s dans la totalité des pays de l’Est depuis 20 an parce qu’il n’y existe aucune politique familiale. A l’Ouest le logement a toujours été considéré comme une marchandise et les politiques publiques de logements sociaux étaient une exception dans la règle du capitalisme. Le travail précaire empêche l’accès à la propriété par le crédit et les files d’attente de logement social s’allongent de plus en plus et concernent maintenant la classe moyenne. En France 5 millions de personnes attendent un HLM et le temps d’attente est de 7 ans minimum et jusqu’à 20 ans à Paris selon des critères d’attribution opaques et arbitraires. En Ile de France 50 000 personnes vivent littéralement à la rue. A l’Est l’allocation au logement n’existe pas et les politiques publiques de logement répondent aux logiques punitives de l’idéologie du « workfare » – ce qui signifie des vies dans des conteneurs, des squats, des bidonvilles et des morts de froid par centaines chaque hiver et des enfants enlevés au parents démunis pour être placés dans des orphelinats.

 Alors que la situation sociale et économique européenne n’était déjà pas brillante le système capitaliste nous alors concocté l’énorme crise de la dette : le sauvetage des banques par l’Etat, l’austérité continue et violente, la déflation, le chômage encore et toujours plus violent et massif. Ce chômage des pays du Sud affecte d’ailleurs les pays de l’Est car 3 à 5 millions de migrants Polonais, Ukrainiens, Roumains et Bulgares ont perdu leur emploi en Espagne, Portugal, Italie et Grèce ou ils travaillaient avant la crise.

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