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Remake de Game of Thrones à l’ukrainienne – Maïdan saison 3 épisode 3 : la vengeance de Porochenko

Il y a quelques mois en arrière j’écrivais que plus le temps passait, et plus la politique ukrainienne ressemblait de plus en plus à un mauvais remake « made in Kiev » de la fameuse série Game of Thrones (« le jeu des trônes »), avec autant de rebondissements et de coups de poignard dans le dos que dans la série d’origine. D’ailleurs comme dans la série américaine, les personnages clés disparaissent aussi vite qu’ils (ré)apparaissent.

Ainsi suite au deuxième épisode de cette troisième saison de « Game of Maïdan », l’un des personnages de premier plan, Mikheïl Saakachvili, s’est fait « éliminer » par Porochenko après des mois de manifestations et d’appels à le destituer. Alors que Saakachvili était jusque-là soutenu par les États-Unis pour faire pression sur le président ukrainien (voire le faire remplacer par plus radical que lui), ce dernier avait semble-t-il obtenu le feu vert de Washington pour pouvoir se débarrasser de cet encombrant rival le mois dernier.

La question de savoir pourquoi les États-Unis avaient soudainement décidé de lâcher leur poulain semblait tenir au vote par la Rada puis la signature par Porochenko (une semaine après l’expulsion de Saakachvili) de la loi de réintégration du Donbass qui légitime le recours à la force contre les républiques populaires, et permettra à l’Ukraine de relancer les hostilités dans la région, comme souhaité par Washington.

Porochenko se pliant aux desiderata des radicaux ukrainiens et des néoconservateurs américains, le trublion apatride (Saakachvili) n’était plus nécessaire. La preuve de ce retrait du soutien des Américains tient en un fait simple : depuis son expulsion vers la Pologne, on n’entend presque plus parler de Saakachvili. Il a joué son rôle, a été utilisé, et a été jeté dès qu’il n’a plus été utile. Comme tous les alliés des États-Unis depuis des décennies.

Après l’élimination de Saakachvili du jeu, se posait alors la question de celles et ceux qui l’ont soutenu dans ses appels à renverser Porochenko.

Un mois après l’expulsion de l’ex-président géorgien, Vladimir Rouban, un officier ukrainien qui négociait les échanges de prisonniers entre l’Ukraine, la RPD et la RPL, est arrêté sur la ligne de front avec un véhicule prétendument rempli d’armes destinées à mener des attentats à Kiev.

Très vite, le nom de Nadia Savtchenko se retrouve associé à celui de Vladimir Rouban. D’abord convoquée par le SBU pour répondre à des questions sur ce dossier, Savtchenko a ensuite été publiquement accusée par le procureur général ukrainien, Iouri Loutsenko, et par Anton Guerashchenko d’être la complice de Rouban, puis d’avoir elle-même planifié des attentats contre la Rada afin d’organiser un coup d’État.

Pour essayer de crédibiliser ces accusations qui sentent le faux monté de toute pièce depuis le début (c’est-à-dire depuis l’arrestation de Rouban qui est déjà plus que louche), le procureur général ukrainien s’est même lancé dans une description détaillée des prétendus plans de Nadia Savtchenko, qui prête à sourire tant cela semble ridicule.

« Les enquêteurs ont la preuve irréfutable que Nadia Savtchenko a personnellement planifié, recruté et ordonné l’organisation d’une attaque terroriste dans cette salle, en détruisant les loges gouvernementale et officielle avec des grenades de combat, en abattant le dôme de la Verkhovna Rada avec des mortiers et en tuant les survivants à l’aide de fusils d’assaut. Nous avons la preuve irréfutable », avait ainsi déclaré Loutsenko.

On se croirait dans un scénario de Rambo à la sauce ukrainienne… Niveau crédibilité, on a déjà vu mieux.

Suite à ces accusations, celle qui reçut le titre de héros de l’Ukraine s’est retrouvée fichée dans le purgatoire du site Mirotvorets aux côtés des journalistes, activistes, officiels et défenseurs des Républiques Populaires de Donetsk et de Lougansk (c’est-à-dire ses ennemis).

C’est magique l’Ukraine ! Dans ce pays vous pouvez passer du statut de héros et d’égérie nationale à celui d’ennemi de la nation en moins de temps qu’il n’en faut pour dire putsch. Le tout sans qu’aucune preuve tangible n’ait été divulguée ni aucun jugement rendu lors d’un procès.

Entendue le 15 mars par le SBU, Nadia Savtchenko en a profité pour régler ses comptes publiquement via les médias, accusant tour à tour Parouby (avant de se rétracter le concernant), puis Loutsenko, Porochenko et d’autres, d’être responsables des tirs de snipers sur la place du Maïdan en 2014, et de ne pas sérieusement enquêter sur les morts qu’il y a eu, car cela démontrerait leur culpabilité.

Elle accuse aussi les autorités ukrainiennes d’avoir abandonné la Crimée à la Russie pour garder leur place et d’avoir envoyé l’armée ukrainienne se faire massacrer dans les chaudrons du Donbass sans avoir eu à rendre des comptes. Elle déclare aussi avoir témoigné à Strasbourg du fait que l’explosion d’un entrepôt de munitions à l’automne 2017 en Ukraine n’était pas due à un acte terroriste mais avait été organisée par les autorités ukrainiennes.

Loutsenko et d’autres accusent alors Savtchenko en disant qu’ils savent depuis longtemps qu’elle recrutait des soldats pour mener un coup d’État militaire. Bref c’est l’heure de la lessive familiale en public, comme dans « Game of Thornes » où chacun détient sur ses ennemis des secrets qu’il déballe au moment opportun pour s’en débarrasser…

Devant ces accusations d’organisation d’un coup d’État militaire, Savtchenko endosse et assume fièrement en disant que ce sont de bonnes accusations, et qu’en tant qu’officier elle n’en a pas honte, appelant les Ukrainiens à se soulever pour défendre leur liberté s’ils ne veulent pas vivre dans une dictature encore pire que la Russie (sic).

Elle déclare aussi que 98 % des Ukrainiens rêveraient de participer à un tel coup d’État, car ils détestent déjà leur gouvernement plus que celui du Kremlin, qu’actuellement en Ukraine il est impossible de critiquer les autorités du pays, et que l’ambiance est la même que celle qui existait en 1937 en URSS sous Staline (re sic) ! Pour elle un nouveau « jeu » (des trônes ?), une nouvelle bataille, et un nouveau Maïdan auront lieu en Ukraine.

Sur les réseaux sociaux, certains soutiennent alors Savtchenko en déclarant qu’elle dit tout haut ce que des millions d’Ukrainiens rêvent de faire, et qu’elle est toujours une héroïne nationale. Mais beaucoup doutent que les Ukrainiens soient prêts à retenter un Maïdan au risque de plonger le pays dans le chaos le plus total.

Concernant Rouban qu’elle soutient et pour lequel elle avait proposé de se porter garante pour une libération sous caution, elle déclare alors qu’il aurait été piégé alors qu’il menait une opération pour les Forces Armées Ukrainiennes.

« Je respecte Vladimir Rouban pour tout son travail concernant la libération des prisonniers, c’est très triste que nous ayons une guerre des services secrets. Il y a des opérations militaires spéciales dans lesquelles des armes venant clairement de Russie sont nécessaires, parfois pour des opérations on a besoin d’armes de l’ennemi [note de la traductrice : pour une opération sous faux drapeau par exemple ?]. Il y a des structures qui font cela, mais il y a des services secrets qui interfèrent avec ça, » a déclaré Savtchenko pour blanchir Rouban.

Elle se rend ensuite à la Rada mais en sort peu après et les rumeurs les plus folles se mettent à circuler, disant qu’elle aurait été sortie par deux députés car elle serait entrée dans le parlement avec trois grenades et un pistolet. Des faits que la principale intéressée dément peu après, tout en déclarant que les deux tiers des députés vont à la Rada avec une arme, puisque personne ne peut les fouiller ! Je laisse mes lecteurs méditer sur ce qu’un tel fait révèle sur l’état de l’État ukrainien…

Pendant ce temps le parlement lui avait déjà retiré sa place au sein du Comité de Défense et de Sécurité Nationale et Loutsenko a demandé à la Rada de lui retirer son immunité parlementaire afin qu’elle puisse être arrêtée. D’après les dernières informations reçues, la réunion du comité réglementaire de la Rada devant statuer sur la levée de l’immunité parlementaire de Savtchenko aura lieu demain matin 22 mars à 8 h 30

Comme je l’avais indiqué après l’arrestation de Rouban, puis les accusations portées contre Savtchenko, toute cette histoire laisse perplexe et on se demande où les autorités ukrainiennes veulent en venir.

Lors de son interrogatoire, le SBU a tenté d’établir des liens entre Savtchenko et Viktor Medvedtchouk, négociateur ukrainien à Minsk. Or Medvedtchouk joue à Minsk le même rôle que celui qui fut joué (à plus petite échelle) par Rouban et Savtchenko : négocier les échanges de prisonniers entre l’Ukraine, la RPD et la RPL.

Et comme ses prédécesseurs, Medvedtchouk n’a pas hésité à outrepasser sa hiérarchie (en faisant appel au patriarche Cyrille) pour réussir à organiser l’échange qui a eu lieu fin décembre 2017, mettant ainsi (lui aussi) les autorités de Kiev dans l’embarras, en montrant qu’avec une véritable volonté politique il était possible d’appliquer les accords de Minsk.

De plus, comme Rouban et Savtchenko, Medvedtchouk est un critique actif des autorités ukrainiennes actuelles. Mais rien de tangible ne relie les deux premiers au dernier.

Si on commence à remonter les fils des liens entre les uns et les autres, on découvre que Vladimir Rouban a des liens étroits non seulement avec Savtchenko, mais aussi avec le maire de Dnipro (anciennement Dnipropetrovsk), Boris Filatov, et avec l’un des chefs du parti politique Oukrop (extrême-droite) Guennady Korban.

Or Savtchenko est liée à Ioulia Tymochenko (je rappelle qu’elle a été élue députée au sein du parti de Tymochenko, et même si elle en a été chassée, elle a soutenu Saakachvili aux côtés de l’égérie de la révolution orange), principale opposante à Porochenko et principale menace politique pour ce dernier (les derniers sondages en Ukraine la donnant gagnante contre Porochenko en cas d’élections). Savtchenko elle-même a appelé à plusieurs reprises à destituer Porochenko et a déclaré être prête à se présenter en cas d’élections présidentielles en Ukraine.

Et si on remonte les liens de Filatov et Korban, ces derniers nous mènent à Igor Kolomoïsky, ennemi de Porochenko, qui avait soutenu Saakachvili, et qui soutient aussi Ioulia Tymochenko. La boucle est bouclée.

Porochenko semble s’être lancé dans une chasse de grande envergure pour décapiter l’opposition, en attrapant d’abord du petit gibier (Rouban), qu’il va ensuite utiliser afin de remonter par liens successifs aux politiciens d’opposition de moyenne envergure (Savtchenko, Korban, Filatov, Medvedtchouk), qu’il va utiliser pour s’attaquer à ses ennemis les plus dangereux, à savoir Ioulia Tymochenko et Igor Kolomoïsky.

Chaque accusation et dossier monté contre les opposants de rang inférieur étant alors utilisé comme preuves pour s’attaquer à celui du dessus, Porochenko n’a alors plus qu’à tirer le fil petit à petit pour défaire la pelote et en atteindre le centre névralgique, c’est-à-dire Kolomoïsky… Car il ne faut pas se leurrer, sans l’argent de ce dernier une bonne partie de l’opposition n’aurait pas les moyens de défier Porochenko.

À Kiev, le jeu des trônes continue, et chacun retient son souffle en attendant de savoir qui sera le prochain à être éliminé du « jeu » et grâce à quelle magouille. D’ailleurs, comme dans la série éponyme, les spectateurs et participants involontaires de ce jeu ne sont pas à l’abri de voir des rebondissements spectaculaires bouleverser totalement la donne…

Christelle Néant

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